Arte: L'oeuvre zen de Wolfgang Laib en lévitation à Grenoble
GRENOBLE ENVOYÉE SPÉCIALE
Wolfgang Laib est de ces artistes dont on aimerait tout savoir mais qui ont la sagesse de laisser parler leur oeuvre. Présenté cet été au Musée de Grenoble en une lumineuse exposition, l'art de ce plasticien allemand est effectivement éloquent. Mais à la manière des sutras indiens et des poèmes soufis qui l'inspirent : il évoque le monde dans ses plus modestes détails, il cherche la quintessence de l'instant présent sans livrer de grands discours. Irrésistiblement simple, immédiatement identifiable : l'oeuvre de Laib se répète en revenant obsessionnellement sur les mêmes motifs sans jamais lasser.
Depuis plus de trente ans, cet homme doux comme un bonze pose au sol des musées des carrés jaunes de pollen qui irradient ; il sculpte d'éphémères pierres de lait qui semblent marbre blanc ; il creuse dans l'espace des chambres de cire qui envahissent de leur odeur et invitent au repli ; il fait monter au ciel des escaliers de laque noire. Rencontre du minéral et de l'organique, de l'inerte et du vivant...
Autant de leitmotivs que l'on arpente à Grenoble dans un ravissement zen : ses oeuvres exacerbent doucement les sensations, et invitent à communier avec le monde alentour. "La vie n'est pas une question d'évolution. C'est une question d'essence, pas de devenir", résume-t-il pour contrecarrer ces historiens d'art qui voient le progrès comme nirvana ultime.
Le quasi-sexagénaire au corps fin vêtu de lin n'est pas là pour s'expliquer. Chacune de ses paroles sonne comme un haïku, qui laisse toutes les portes ouvertes. Pour le connaître vraiment, il faudrait le suivre lors de ses longues marches dans les prés, où il passe des semaines à récolter le pollen de noisetier dans le printemps allemand.
Il faudrait aussi savoir méditer à ses côtés dans son refuge en Inde. Il faudrait faire, comme il l'a fait toute sa vie, un décisif pas de côté. De son va-et-vient permanent entre Occident et Orient naît une sagesse sans apprêt. "Je ne veux être ni bouddhiste ni franciscain, tout cela est trop limité. Est-ce que je crois en Dieu ? Je crois en l'art, ce qui est une manière de croire en Dieu."
Ni dérive new age ni exotisme branché : l'artiste entretient depuis l'enfance une relation passionnée avec l'Inde. C'est en ce sous-continent alors abandonné de l'art que le petit Wolfgang suit ses parents dans les années 1960. Médecins en Allemagne, ces derniers sont les parrains d'un petit village et de son dispensaire, dans lesquels ils se rendent régulièrement.
IL OUBLIE LA SCIENCE
Le dépouillement des temples jaïn, les étendues d'eau devant les mosquées d'Iran, d'Afghanistan : très tôt, l'Orient s'ouvre à lui dans toutes ses nuances. Depuis, ni viande ni alcool ne franchissent sa bouche. Adolescent, il apprend des versets entiers du Tao, s'imprègne de Nietzsche, Lao Tseu et Schopenhauer. Et découvre l'art à la même époque. Les artistes ont table ouverte chez ses parents, grands collectionneurs d'art minimaliste.
Ses mentors ? L'Allemand Joseph Beuys, prototype de l'artiste-chamane, et surtout l'Italien Mario Merz, dont il apprend la noblesse des matériaux pauvres. Sa première oeuvre est un oeuf de marbre qu'il pose à côté de la tombe du poète soufi Rumi, à Konya en Turquie. Les femmes de la ville se l'approprient, y voyant une métaphore de la fécondité, et lui font des offrandes, avant que les autorités religieuses, froissées, ne demandent à ce qu'elle soit déplacée.
Ses études de médecine ne parviennent pas à l'attacher à une terre, ni à un destin tout tracé : il oublie la science pour choisir l'art, et construit sa vie dans les allers-retours entre l'Allemagne et l'Inde, dont il parle l'hindi et le sanscrit. " L'Inde porte quelque chose d'universel pour notre âme, dit-il. Mais mon background allemand reste très important. Par exemple, mes pierres de lait peuvent être considérées dans la perspective du romantisme allemand, tout en évoquant une question très universelle : qu'est-ce que la vie ? Finalement, les philosophies indiennes et germaniques se rejoignent dans leur conception de la vie et de la mort".
L'art, donc, comme ultime fusion, unique voie à explorer : "Parce qu'il inclut tout, de la philosophie à la médecine. Parce qu'il est l'ici et le maintenant. Parfois, on me reproche de ne pas montrer le monde dans mon oeuvre. Mais ce serait terriblement ennuyeux, le monde existe déjà. Je sais qu'il est laid. Mais plus il est laid, plus il a besoin de beauté." De cette beauté qu'incite à découvrir le sutra qui clôt l'exposition : "Ainsi devrais-tu voir ce monde fugace : comme une étoile à l'aube, une bulle dans un torrent, un éclair dans un nuage d'été, une lampe vacillante, un fantôme et un rêve".
"Wolfgang Laib, Without Place, Without Time, Without Body", Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette.
Tél. : 04-76-63-44-44. Jusqu'au 28 septembre. Du mercredi au lundi, de 10 heures à 18 h 30. De 3 € à 5 €. Catalogue, éd. Actes Sud, 29 €.
www.museedegrenoble.fr


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