Arte: Du plus spectaculaire au plus conceptuel, les méandres de Loris Gréaud
Tout se joue à partir de cette partition, dont des extraits sont livrés au fil de la visite. Un bémol : ces textes font un écho bien opaque aux oeuvres et surjouent parfois l'hermétisme poétique sans atteindre la fulgurance. Comme si l'artiste n'avait pas fait entièrement confiance à ses projets et cherchait à les "ennuager". La plupart des pièces sont pourtant assez fortes pour cristalliser l'attention. A sa manière, chacune d'elles se joue comme "la métaphore de l'imaginaire de l'atelier".
Tiré sous terre, un feu d'artifice a modelé son antre, dont les reliefs sont ici reproduits en guise de plafond : image d'une force sourde et inconsciente. S'inspirant de l'architecture mythique du Merzbau conçue dans les années 1920 par le dada Kurt Schwitters, un Merzball accueille dans sa cage des joueurs de paint-ball : chaque après-midi, ils s'adonnent à un jeu sans règle, à coups de jets de peinture "immatérielle". Au fond, des arbres calcinés forment clairière pour une projection qui s'arrête au moindre intrus et ne joue que pour le vide.
Tourné sur des pellicules périmées, un autre film, défiguré, tourmente une salle de cinéma fermée, visible d'une petite fenêtre. Avec ses rayures, ses jaillissements de bleu, ses trémolos abstraits, il semble porter en germe tous les possibles. Dans quelques salles, Gréaud a reconstitué son exposition de 2005 au Plateau, à Paris. Mêmes oeuvres, même accrochage. Et soudain l'on arrive dans une pièce où tous ces "pas-encore-souvenirs" sont offerts en images peintes, comme appartenant déjà au passé. Délicat trouble de ces anachronismes...
La Porte qui sert de titre à l'ensemble s'entrouvre alors sur une "faille temporelle" joliment efficace. Elle est prolongée par un film qui vient tracer, dans le ciel, des lignes entre des étoiles dont Gréaud a "acheté" le nom, dans la savoureuse perspective de créer "un motif qui se calcule en années-lumière".
L'exposition dessine ainsi une alchimie sophistiquée entre le plus spectaculaire (avec ses dérives et ses facilités) et le plus conceptuel (sa poésie, et son aridité). Imaginée comme un ample organisme, elle a ses respirations, ses instants d'illumination et de défaillance. Elle a surtout un coeur : une régie centrale, enfermée sous bulle. C'est ici, avec l'aide de quelques ordinateurs, que des hommes de l'ombre font palpiter cette mise en scène perpétuellement changeante. Jouant des sons et lumières, ils brouillent le temps qui passe.
On a parfois reproché à Gréaud d'avoir plagié ses glorieux aînés des années 1990. L'ordinateur central rappelle l'organe de contrôle de l'exposition de Pierre Huyghe à la Biennale de Venise. Les pauses imposées aux oeuvres et aux films évoquent les tactiques de Philippe Parreno. La forêt est cousine des paysages artificiels d'Ugo Rondinone. La mémoire en appelle aussi aux graphistes M/M, à l'architecte François Roche... Certes. Mais depuis quand exige-t-on d'une oeuvre d'art qu'elle naisse par génération spontanée ?
Inutile d'aviver la polémique : mieux vaut inciter le visiteur à explorer les méandres de ce projet complexe, et à y trouver ses propres repères. Car cette exposition a une qualité essentielle : elle se veut exigeante avec quiconque la traverse. Elle ne se visite pas au pas de course et attend, dans l'idéal, qu'on y revienne : pour la découvrir éveillée, dans la journée ; pour l'explorer le soir, une fois dépouillée de toutes ses énergies.
Bête curieuse des années 00, paysage high-tech aux horizons multiples, "Cellar Door" tente bel et bien d'explorer de nouvelles voies, forte de son désir de s'épandre au-delà, et en deçà, du Palais de Tokyo.
Une fois l'exposition terminée, l'envoûtant opéra sera joué sur scène, au Châtelet, à Londres et à New York. Au même instant commencera, quelque part en banlieue, la construction d'un atelier qui abritera les projets futurs de l'artiste. L'exposition ? Elle n'est plus une fin en soi, mais une gourmande matrice.
"Cellar Door", Loris Gréaud, Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris-16e. Mo Iéna. Tél. : 01-47-23-54-01. Tous les jours, sauf lundi de midi à minuit. Jusqu'au 27 avril. Site Internet : www.palaisdetokyo.com.


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