Cultura: De la Cour à l'échafaud
Comment l'image d'une femme, surmédiatisée par le pouvoir, allait-elle se modifier radicalement en vingt ans, passant de l'icône de rêve au monstre lubrique ? Ce sont les différents moments de cette mutation que nous suivons. Elle est si forte que les raisons objectives de ces changements (crise économique, perte du sentiment monarchique, cabales, etc.) en sont presque superflues.
L'enfance de la reine (elle est née en 1755) est suggérée par des pièces en enfilade comme dans un de ces palais du XVIIIe siècle où la fille cadette de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche (1717-1780) a grandi. L'étiquette, rigoureuse, est tempérée par une atmosphère plutôt familiale. Elle y reçoit l'éducation traditionnelle d'une princesse (danse, chant, musique), bientôt complétée par des leçons de littérature et de français quand il est question de la fiancer à l'héritier du trône de France, le futur Louis XVI.
Elle a 14 ans quand elle arrive à Versailles, où l'étiquette est nettement plus rigoureuse qu'à Vienne. La dauphine, très populaire, mariée en 1770, évolue dans un décor de fête. La grande affaire du moment est de diffuser son portrait auprès de ses sujets. Les essais sont nombreux et pas toujours convaincants. Il faudra qu'elle rencontre une femme-peintre, en 1778, Elisabeth-Louise Vigée Le Brun, qui va devenir sa portraitiste officielle. Ce qui déclenche une première passe d'armes avec les académies de peinture, dont Mme Vigée Le Brun ne fait pas encore partie. Elle y sera imposée par la reine.
NATURALISME ROCAILLE
Car Louis XVI occupe le trône de France après le décès de son grand-père, Louis XV, en 1774. Il faut un héritier à la couronne, ce qui n'est pas chose facile : le nouveau roi est atteint d'un phimosis (malformation de la verge) et il faudra un coup de bistouri pour que Marie-Antoinette puisse accoucher de son premier enfant, Marie-Thérèse, huit ans après son mariage. Cette fille, la future Madame Royale, sera suivie de trois autres rejetons dont un seul survivra à sa mère : Louis XVII, "l'enfant du Temple".
Après cette première naissance, la popularité de Marie-Antoinette est à son apogée. Le roi lui donne le Petit Trianon de Versailles, espace de liberté où elle reçoit ses intimes et qu'elle meuble selon son goût. Ou plutôt celui de son entourage et de la mode de son temps. Xavier Salmon montre bien, à travers les meubles somptueux qui sont commandés par la reine, combien celle-ci obéit aux canons de son époque, qui évoluent d'un naturalisme rocaille à une simplicité antiquisante.
La vie de la souveraine est un opéra, comme le suggère le décor du Grand Palais. Mme Vigée Le Brun reproduit les traits de son entourage proche, dont la duchesse de Polignac. On voit aussi le portrait du bel Alexandre Fersen, diplomate suédois et peut-être l'amant de la reine.
Dès 1783, l'opinion se retourne brusquement. Et c'est le début d'une longue descente aux enfers. Cette mutation se manifeste là encore à travers un portrait de l'inévitable Vigée Le Brun qui la représente, pour le salon de 1783, en déshabillé.
MAUVAIS ANGE DU ROI
Scandale : une reine de France vêtue de manière si désinvolte, qui plus est, drapée dans une mousseline venue d'Angleterre, l'ennemi du moment. La peintre exécute en deux semaines une image plus conforme de Marie-Antoinette (dont le premier portrait est décroché) avec une robe en velours de Lyon.
Trop tard. A l'été 1785, l'affaire du collier, ténébreuse escroquerie sur fond de diplomatie (on peut voir une reproduction du collier au Grand Palais) achève de discréditer la femme de Louis XVI, lui-même encore épargné. Et les paisibles tableaux de famille où elle pose en bonne mère au milieu de ses enfants ne changent rien à l'image de l'"Autrichienne", dilapidatrice des fonds publics et mauvais ange du roi.
Un escalier tapissé de perruques conduit à une longue salle sombre qui se rétrécit jusqu'à l'ultime portrait de la reine, saisie sur la charrette qui la conduit à l'échafaud. Ce remarquable dessin, implacable, a longtemps été attribué à Louis David. Certains le pensent aujourd'hui de Vivant Denon. Peu importe : avant cet ultime épisode, une masse de caricatures et de charges, plus violentes les unes que les autres, stigmatisent Marie-Antoinette, la sylphide merveilleuse devenue littéralement une bête à abattre. Ce qui sera fait le 16 octobre 1793.
Marie-Antoinette,
Galeries nationales du Grand Palais, du mercredi au lundi de 10 heures à 22 heures ; le jeudi à 20 heures. Jusqu'au 30 juin. Catalogue sous la direction de Xavier Salmon, RMN éd.


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