Debate: Quand la danse traite de la pornographie, "il ne peut y avoir de passage à l'acte"

Le 8e festival Les Antipodes, piloté par le Quartz-Scène nationale de Brest, s'intéresse à la pornographie. De Gisèle Vienne et sa nouvelle pièce, Jerk, autour de la sexualité et de la mort, à François Chaignaud, dont Pâquerette ausculte les orifices du corps, cette édition organisée dans huit lieux de Brest et de Morlaix entend remettre les pendules de la sexualité à la bonne heure. Jacques Blanc, directeur du Quartz et de la manifestation, s'en explique.

Pour quelles raisons évoquer le thème de la pornographie, déjà présent dans la précédente édition ?

Cette tendance est de plus en plus lourde dans la société. Ce ne sont plus les mannequins qui sont les stars à la télé mais les "hardeuses". Avec Internet et le développement du virtuel, on assiste à un désir croissant de présence réelle qui se traduit curieusement par un penchant à la pornographie.

Cette tendance a, selon moi, soufflé un vent paradoxal de liberté chez les chorégraphes, qui sont de moins en moins dans l'abstraction mais de plus en plus dans l'incarnation. Il y a un réinvestissement de la sexualité dans la danse. La mise en scène de la différence des genres est beaucoup plus forte qu'il y a cinq ans. Ces recherches participent de l'évolution générale de la société.

Quelle limite vous êtes-vous fixée ?

Elle est nette : c'est celle du passage à l'acte. Il est présent dans le porno, il ne peut pas y en avoir dans le spectacle vivant qui est de l'ordre du symbolique, du métaphorique, du faux-semblant. Si une pièce de danse ou de théâtre franchit cette ligne jaune, ça ne va plus. On doit rester dans la fiction sans céder à l'attrait du réalisme. Le spectacle doit pointer cette limite entre le fantasme et le réel pour empêcher la confusion qu'il y a de plus en plus entre les deux et faire travailler l'imaginaire du public.

Ne cédez-vous pas au racolage ?

Les spectacles, à l'exception par exemple de Coeurs croisés, de Decouflé, qui est un pur divertissement, sont loin d'être faciles. Ils sont même austères. Il m'importe surtout de poser la question franchement : est-ce que le corps est une marchandise ? Il s'agit de ne pas laisser le corps au commerce mais de permettre aux artistes de s'en emparer et de donner leur point de vue.

Trois thèmes sont évoqués dans ce festival. Le thème de l'auto-construction du corps et de sa représentation avec la pièce de Michel Schweizer, qui regroupe une danseuse classique, une strip-teaseuse et une culturiste ; celui du corps sacré avec le Canadien Benoît Lachambre, enfin celui du corps et de la technique avec l'adaptation de Crash, le roman de Ballard par Bruno Geslin.

Vous proposez, en parallèle aux spectacles, un débat autour de la pornographie.

C'est pour tenter de pointer ce qui menace la société. L'injonction à la jouissance est en train de tuer le désir. On est entré dans une ère de consommation absolue. On est aussi en train de vivre la plus grosse révolution culturelle libérale qui soit, car elle modifie de façon profonde et irrémédiable le psychisme, le regard et les relations des individus.

La sexualité n'est pas un self-service. Le désir se construit. Le corps est sacré. J'exagère, mais c'est un fait. Les gens ont par ailleurs, me semble-t-il, un mal fou à tracer une ligne de démarcation entre la pornographie et l'érotisme. C'est le respect du corps de l'autre qui fait la différence entre le porno et l'érotisme et j'aimerais beaucoup débattre de cet aspect-là avec des psychanalystes, des philosophes et des artistes.

Les Antipodes-Festival des arts indisciplinaires. Le Quartz-Scène nationale, 2-4, av. Georges-Clemenceau, Brest.

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