Música: Hommages à Chet Baker, ou l'art de la note bleue

Démarrage rue des Lombards, à Paris, avec trois concerts simultanés dédiés au compositeur, trompettiste, icône du jazz Chet Baker (1929-1988). Vingt euros la passe. Au même moment, la chanteuse Stacey Kent remplit La Cigale, et Yaron Herman, pianiste en vue, fait sa nuit au New Morning.

Tel est, ce 26 mars, le coup d'envoi du Böse Blue Note Records Festival. Beaucoup de chanteuses (Diane Reeves, le 7 avril au Grand Rex) et nombre de musiciens disséminés dans les salles de Paris et de province célèbrent le label historique Blue Note, fondé en 1939 par Alfred Lion et Francis Wolff. Pour une musique moribonde, c'est pas mal.
Au fait, qu'est-ce qu'une blue note ? Pour aller vite, la note bleue, assouplissement lent et insidieux au demi-ton inférieur de la tierce, de la septième et, pourquoi pas, de la quinte d'une gamme majeure, signe la note propre au blues. Sur partition, ce n'est qu'un coup de pistolet dans une église : elle se joue, c'est tout. Et pas grand monde à pouvoir la jouer. Car il ne s'agit pas d'un savoir, mais d'une manière.

Revenons rue des Lombards. Au Sunset, de très verts seigneurs - ils ont accompagné Chet Baker lors de sa première tournée européenne (1953) - maintiennent intact le jeu le plus souple, le plus strict, du jazz le plus sagace. L'air de rien, bien entendu. Sinon, vous faites lourd. René Urtreger (piano), Jean-Louis Chautemps (sax ténor qu'on voit trop rarement), sont escortés par Yves Torchinsky (basse) et Eric Dervieu (batterie). Leçon. Foule compacte d'amateurs et de musiciens.

A trois encablures, au grenier du Baiser salé (vidéo dans le bar, Miles Davis en boucle), Médéric Collignon, trompette paradoxale, voix d'inspiré lunaire, décale, nouvelle génération oblige, l'hommage au James Dean du jazz qui sur le tard se fit Cheyenne philosophe, Chet, toujours. Chet ou les mondes possibles. Joie. Energie. Foule compacte de musiciens et d'amateurs.

Poussons à l'angle du boulevard Sébastopol. Dans un Duc des Lombards refait à neuf, Alain Jean-Marie, pianiste guadeloupéen universel, ex-compagnon de Chet, dit de mémoire à l'oreille de la chanteuse Elizabeth Caumont (incognito dans la salle) Recueillement de Baudelaire : "Sois sage ô ma douleur, tu réclamais le Soir, il descend, le voici..." Sur ce, il rejoint en piste Riccardo Del Fra, contrebassiste, neuf ans aux côtés de Chet, artiste et désormais professeur au Conservatoire. Plus Stéphane Belmondo, bugle, particulièrement en verve ce soir.

Quand ils prennent en douceur I'm a Fool to Love You, ça chouine discrètement dans les travées. Chloé Cailleton, jeune chanteuse, mains dans les poches, y va d'un très joli My Funny Valentine. Baudelaire : "Une atmosphère obscure enveloppe la ville, aux uns portant la paix, aux autres le souci..." Ce n'est pas faux. Le jazz, c'est ça. Une rue de Paris. Des savants désinvoltes. Goût du son et désir de toucher juste.

Toucher quoi ? La virtuosité ? Ils l'ont tous. La vitesse ? C'est bon pour les nageurs vitaminés. La note bleue, juste la note bleue, pas plus, pas moins, "tandis que des mortels la multitude vile regarde la télé, ce bourreau sans merci..." Baudelaire, quel visionnaire.

Böse Blue Note Records Festival. Stacey Kent, Mario Canonge, Kenny Werner, Trio Sud (27 mars), Lee Konitz, Enrico Pieranunzi, Riccardo Del Fra (28). jusqu'au 7 avril. Divers lieux. www.bosebluenoterecordsfestival.com

Francis Marmande

http://www.lemonde.fr/culture/article/2008/03/27/hommages-a-chet-baker-ou-l-art-de-la-note-bleue_1028036_3246.html#ens_id=1028124

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