Música: Vampire Weekend pourrait être la révélation rock de l'année

Le nom de ces New-Yorkais inconnus laisse présager une sinistre farce gothique. Fausse piste. Et, pour une fois, la rumeur qui affole la blogosphère est fondée. On tient avec Vampire Weekend la sensation pop-rock de l'année (pourtant loin d'être terminée), abonnée ces jours-ci à la fonction "repeat" du lecteur. L'affirmation est aussi péremptoire qu'imprudente. Mais ce groupe est capable de provoquer ce qu'on n'osait plus espérer : un choc esthétique. Une joyeuse tricontinentale associant l'Afrique, l'Ancien et le Nouveau Monde.
Vampire Weekend a littéralement inventé un son, qualifié par les intéressés d'"Upper West Side Soweto", et qu'il serait injuste de réduire à une déclinaison de Graceland, l'album de Paul Simon. Comme leur illustre concitoyen, les quatre garçons, loin de l'escroquerie ethno-world, orchestrent la rencontre de mondes qui s'ignoraient. Ici, la guitare de King Sunny Adé, maître de la juju music nigériane, les arrangements de pop baroque du groupe Left Banke (via un clavecin) et l'énergie propre à la scène punk-rock new-yorkaise. La référence locale la plus évidente étant les Talking Heads.

RÉSULTAT CONCIS ET DANSANT

Mais là où beaucoup (Franz Ferdinand, Clap Your Hands Say Yeah) s'en tiennent à la blancheur post-punk des débuts du groupe de David Byrne avec une application un peu scolaire, Vampire Weekend étreint la totalité de sa discographie. Miraculeusement, l'amalgame de ces influences apparaît naturel. Le résultat est concis, précis, dansant. Le charme agit dès Mansard Proof, avec son faux orgue de Barbarie et ses violoncelles. Il faudrait citer les dix autres chansons, Cape Cod Kwassa Kwassa, avec sa boucle rythmique et son refrain irrésistible d'autodérision ("Cela semble aussi artificiel/Que du Peter Gabriel", s'amuse le chanteur Ezra Koenig) ou l'insensé M79, où le même Koenig se prend pour le Roi-Soleil en sa cour versaillaise.

Les quatre sont d'anciens étudiants de l'université Columbia, qui n'ont pas pour autant renoncé au port du duffle-coat. Les textes de Koenig racontent des souvenirs de ses années de campus (apparemment passées à une observation comportementale des filles), avec une pointe de mélancolie, comme un adieu à l'insouciance. Y affleurent aussi de surprenantes allusions à l'époque coloniale britannique, apanage des Kinks. Le disque est donc très anglais, ou plutôt Nouvelle-Angleterre. C'est la grande oeuvre que Damon Albarn aurait pu enregistrer s'il s'était moins dispersé entre Blur, le Mali et Gorillaz.

Le metteur en son, Rostam Batmanglij, produit avec son Chamberlin (un clavier d'après-guerre proche du Mellotron des Beatles) des illusions de phalanges de flûtes, mandolines ou balalaïkas. Flanqué du bassiste Chris Baio, Christopher Tomson joue davantage des tambours que de la batterie, à mi-chemin entre l'infanterie et les talking drums africains.

Ce disque qui rend heureux compte déjà des ennemis irréductibles, pour lesquels tant de malice est forcément suspecte. Tant pis pour eux. Rien entendu d'aussi original, sophistiqué, séduisant depuis... Depuis?

"Vampire Weekend", 1 CD XL/Beggars.

Bruno Lesprit

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