Cultura: A Chaillot, le tango dans la joie

Ariel Goldenberg, directeur du Théâtre national de Chaillot aux côtés des chorégraphes José Montalvo et Dominique Hervieu, quittera ses fonctions le 15 juin. Né à Buenos Aires il y a cinquante-six ans, cet Argentin de Paris clôt naturellement son mandat par un cycle de tango, le quatrième depuis son arrivée à la tête de l'établissement en 2000. Grotesca Pasion Trasnochada ouvre les festivités, toujours précédées ou prolongées par des bals dans le grand foyer, avec vue sur la tour Eiffel. C'est un spectacle très complet, très contemporain, sobrement monté par la chorégraphe Silvana Gill sur une musique originale de Ramiro Gallo, au violon.

Quel soulagement ! Quel bol d'air ! Voici du tango plein d'humour, enfin débarrassé de son pathos (corrida, flamenco; l'amour, le désir, la mort, etc.). La jeune génération s'amuse. Les six danseurs - trois femmes, trois hommes - ont installé les loges sur scène. Sur les miroirs, il y a des photos de Che Guevara. Pas de double sens : le sexe est explicite. La libération des moeurs est passée par là, le sentiment du péché et le poids de la culpabilité se sont émoussés, alors les petites culottes rouges voltigent sous les jupes où les garçons enfouissent leur tête, les baisers homosexuels sont tout à fait permis. Les danseurs ne font pas toujours la paire, ils s'entremêlent, se bousculent, se disputent, mais sans jamais renier la discipline de fer du tango dansé.

TOUTES LES MUSIQUES

Né à Santa Fé, le jeune compositeur Ramiro Gallo est un anthropophage, qui pour produire du tango moderne, a absorbé toutes les musiques passées à sa portée : Astor Piazzola, le jazz improvisé, les mélodies andines, l'accordéon de la pampa, les dissonances contemporaines. Son quintette (piano, bandonéon, guitare, contrebasse, violon) est impeccable, simple, naïf et précis.

Rien n'est comme d'habitude dans cet habile et frais montage. Les programmes de tango proposés à Chaillot ont privilégié les propositions originales, loin des clichés. En cela, Ariel Goldenberg a suivi l'exemple de son partenaire, le Festival Buenos Aires Tango, créé en 1998 par Fernando de La Rua, alors maire de la capitale argentine. En dix ans d'existence, ce festival (fin février-début mars) aura réussi à décaper l'image poussiéreuse dont le tango avait héritée après la dictature militaire (1976-1983).

Régénéré par le modernisme savant du compositeur Astor Piazzola (1921-1992), le genre né vers 1880 dans le quartier des abattoirs de Buenos Aires et ses faubourgs, a trouvé du sang neuf, en partie grâce à la "movida" générée par le festival municipal, dont le climax est une immense "milonga" (soirée de tango) organisée sur la vaste avenue Corrientes. Le tango est redevenu un motif de visite touristique sur les rives du rio de la Plata, avec diplôme délivré après une séance d'apprentissage accéléré.

De jeunes musiciens, chanteurs, danseurs ont ainsi été amenés à accepter l'enseignement des maestros, tel le pianiste Horacio Salgan, 92 ans, ou le chanteur Juan Carlos Godoy, 86 ans, invité à Chaillot et l'un des participants au disque Café de los Maestros, dont la version scénique créée au Teatro Colon de Buenos Aires sera présentée le 18 juin à Paris, Salle Pleyel, et le 20 juin à Lyon, aux Nuits de Fourvière. Débarqué à Marseille en 1907 via la frégate-école argentine Sarmiento, le tango avait conquis Londres et Berlin en passant par les salons du tsar de Russie et les lettrés de la Ville Lumière. Carlos Gardel en fut un héros, Piazzola un amiral, un siècle plus tard, Chaillot transgresse les clichés du genre, et la vie continue, joyeuse.

Buenos Aires Tango 4, Théâtre national de Chaillot, 1, place du Trocadéro, Paris-16e. Mo Trocadéro. Tél. : 01-53-65-31-00. Spectacles et bals jusqu'au 15 juin. De 12 € à 27,5 € ; forfait trois spectacles + deux bals 69 €. Site Internet : www.theatre-chaillot.fr.

Véronique Mortaigne

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