Arte: Choses peintes ou modelées
ENVOYE SPECIAL
Au Musée Frieder Burda, à Baden-Baden, une exposition est consacrée aux peintres sculpteurs. Elle réunit cent quarante-cinq oeuvres, choisies par Jean-Louis Prat, l'ancien directeur de la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence. Les amateurs se souviennent sans doute qu'il s'était déjà livré à l'exercice: en 1997, il avait imaginé chez Maeght une première exposition sur le même thème (Le Monde du 16 juillet 1997). Se répéterait-il ?
Non pas : le titre est inversé - ici "Les peintres sculpteurs", contre "La sculpture des peintres"-, et surtout les deux événements ne regroupent ni les mêmes artistes ni, pour les incontournables, les mêmes oeuvres. Ainsi Picasso, s'il est très correctement représenté à Baden-Baden, ne l'est pas avec l'oeuvre magistrale qui était à Saint-Paul, le Verre d'absinthe de 1914.
Magistrale, car intégrant pour la première fois un objet réel (une cuillère) dans une sculpture, de la même façon qu'avec Braque il l'avait fait dans la peinture. Aux deux grandes catégories traditionnelles de la sculpture, le modelage et la taille directe, il en ajoutait une troisième, le bricolage, ou le bidouillage, comme on voudra. Il l'avait imaginé, rappelle l'excellent catalogue de la présente exposition, dès 1912 avec un assemblage intitulé Guitare, qui lui avait inspiré cette réflexion: "Nous sommes délivrés de la peinture et de la sculpture. Ce n'est plus ceci et ce n'est plus cela. C'est El Guitar".
Cet aspect révolutionnaire que les peintres donnèrent à la sculpture du XXe siècle est donc moins perceptible à Baden-Baden. Jean-Louis Prat a préféré y insister sur une autre contribution de ce diable de Picasso: "La sculpture, aurait-il déclaré, est le meilleur commentaire qu'un peintre puisse faire sur sa peinture". La phrase figure en exergue sur le mur du musée Burda. Elle oriente le visiteur dans une confrontation entre la chose peinte, et l'autre modelée - le plus souvent - ou taillée.
SENS DE L'ESPACE
Et là, le plaisir est immense, à la mesure de la rareté des prêts obtenus: La Répétition au foyer de la danse de Degas, par exemple, un petit tableau à la densité surprenante et où le peintre déploie un sens de l'espace époustouflant, est conservé à Washington: il n'était pas venu en Europe depuis plus d'un siècle. Il est confronté à des sculptures (on en a inventorié 150 à la mort de Degas, mais seules 73 ont pu être sauvées tant le peintre se désintéressait de ses modelages), dont la célèbre Petite danseuse de quatorze ans, vêtue d'un tutu en tissu véritable, qui précède la fameuse cuillère de Picasso d'au moins un quart de siècle.
De Daumier et ses figures de parlementaires à Markus Lüpertz et ses personnages revisitant la mythologie, en passant par Georg Baselitz qui martyrise le bois à la tronçonneuse, ou Cy Twombly et ses assemblages aussi graciles que ses peintures, ce sont vingt et un artistes qui sont convoqués pour ce va-et-vient fascinant.
Par rapport à la version de 1997, sept ont disparu. Il s'agit de Renoir, Derain, Ubac, Fautrier, Fontana, Newman et Barceló. Deux font leur entrée: Max Beckmann et Yves Klein. La présence de Beckmann, l'absence de Fontana et Barceló, donne l'impression d'une volonté de construire une vision plus nordique, moins méditerranéenne du thème. Elle n'en est pas moins passionnante, et permet de réelles découvertes. Ainsi Miró était-il comme chez lui à Saint-Paul, où il avait lui-même conçu jadis un jardin de sculpture. A Baden-Baden, la surprise est totale, d'autant que deux de ses sculptures au moins, provenant de la Fondation Pierre et Tana Matisse de New York, n'avaient jamais été montrées au public.
"Les Peintres sculpteurs". Museum Frieder Burda, Lichtentaler Allee 8 b, Baden-Baden.
Tél. : (49)-7221-3-98-98-38. Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures, jusqu'au 26 octobre. 9
Catalogue (en allemand ou en français) 288p, 29€.


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