Arte: La déclaration d'amour picturale de Joan Miró à Mère Nature
Madrid Envoyée spéciale
Du labour au cosmos, du potager au ciel étoilé : la terre est au coeur de l'oeuvre de Joan Miró (1894-1984). C'est en elle qu'il trouve la matrice essentielle: en 70 oeuvres, cette exposition du Musée Thyssen-Bornemisza de Madrid le rappelle avec brio et retrace l'histoire de sa liaison païenne, avec Mère Nature. De ses premières toiles de 1918 à sa mort, Miro lui voue une attention passionnée, qui prend mille formes au fil du temps.
Les peintures de jeunesse évoquent les paysages de sa Catalogne natale dans des calligraphies de feuilles, fruits en taches, nuances de gravier et nuages tigrés. Pouce et fossettes couleur humus, sa Paysanne s'enracine au sol d'un pied de colosse. Avec ses oliveraies, ses ânes, son palmier, le village de Montroig, où il grandit, renaît sous son pinceau faussement naïf.
Mais très vite, dès son arrivée à Paris en 1920, Miro comprend en se frottant aux avant-gardes la nécessité de "s'écarter de toute convention picturale (ce poison)". Naissent alors les formes folles qui font de lui un maître du surréalisme. Dans La Trampa, son personnage a un oeil de cyclone, une chevelure de feu de broussaille, des branches en guise de membres; il éjacule sur la terre, fécondant un lapin et un citron moustachu. Nuances du soleil, grâce d'une herbe: "A part les Japonais et les primitifs, tout le monde omet ce qui est si divin", regrette ce paysan de Paris. Il répare inlassablement cet outrage.
"ASSASSINER LA PEINTURE"
Exceptionnellement venue du Musée Guggenheim de New York, sa Terre labourée est une ode enchanteresse au monde et à ses créatures. L'arbre est doté d'une oreille, l'escargot a un corps en vague, le taureau des cornes en lyre ; à travers eux, la nature semble respirer, écouter, regarder. Elle donne aux lignes droites leur inventive vivacité, elle se laisse délicieusement labourer du regard.
L'appel de l'abstraction n'écarte pas Miro de ce premier amour. Mais les envolées deviennent plus cosmiques. Une spirale pointillée vient emporter son lièvre au corps de Kandinsky, aux yeux qui semblent anneaux saturniens. Des échelles montent au ciel. Ici, Miro décide "d'assassiner la peinture". Un cercle, une étoile, des lignes : ses collages de la fin des années 1920 engloutissent le sable, le goudron, la pierre, dans des constellations volontairement grossières.
Avec la guerre d'Espagne, les figures torturées de ses "peintures sauvages" invoquent la terre comme le royaume des morts et de Pluton. A partir de ces temps tragiques, la nature lui inspire des toiles prises dans la fureur des éléments ; des céramiques bizarrement organiques, évoquant des formes ancestrales. Ses femmes naissent d'explosions volcaniques de lave noire, ses toiles dessinent un combat universel entre vie et destruction.
"Miró: Tierra", Musée Thyssen-Bornemisza, 8, paseo del Prado, Madrid (Espagne). Tél. : +34 91 369 01 51. Jusqu'au 14 septembre. Du mardi au dimanche de 10 heures à 19 heures (nocturne jusqu'à 23 heures jusqu'au 31 août). 5 €.

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