Cultura: Jérusalem, un programme musical pour Jordi Savall
Narbonne (Aude) Envoyé spécial
L e passage de la bordure de Narbonne aux confins de l'abbaye de Fontfroide (1093) est magique : la laideur industrielle contemporaine cède la politesse à un paysage à la fantaisie soudainement toscane. Et, quand on bifurque pour rejoindre le site de l'abbaye cistercienne, entre pays de Corbières et de Cévennes, on est saisi par la beauté d'une campagne densément verdoyante où se niche un ensemble de bâtiments abbatiaux qui semblent inviter au silence, donc à la musique.
C'est là que le gambiste et chef d'orchestre Jordi Savall (qui fêtait, ce 1er août, les 67 ans qu'il ne fait décidément pas) et son épouse, la soprano Montserrat Figueras (belle figure de madone, voix émouvante comme peu), prennent quartier, depuis trois ans, à la mi-été, pour des concerts qu'ils ont voulu placer dans la perspective historique du "Dialogue interculturel".
Cette dimension politique n'est pas de façade. Après les fadaises bien-pensantes débitées à l'envi pendant le Festival d'Aix-en-Provence, où l'on semblait surtout vouloir dédouaner cette manifestation lyrique de tradition huppée d'être surtout fréquentée par un public mûr et riche en invitant les jeunes des "quartiers", voici un vrai et sain dialogue de la Méditerranée.
Depuis plus de trente ans qu'il joue les répertoires arabo-judéo-andalous de son pays natal, l'Espagne, qui a si longtemps nié la culture catalane, cette position multiculturelle est naturelle au gambiste polyglotte. Savall dit, d'une voix douce et calme - et dans un beau français : "Car, enfin, l'Espagne a chassé ces cultures qui lui ont été constitutives."
C'est pour cela que le musicien a voulu construire un programme autour de Jérusalem, qui sera bientôt porté sur disque compact par le label qu'il a fondé, Alia Vox, et qu'il a donné ce programme à Jérusalem même et en fait la clôture de ce troisième festival à Fontfroide. "Avec Montserrat, se souvient Savall, nous avons encore la gorge nouée au souvenir d'un chant de l'Apocalypse selon le Coran, entonné par un chanteur arabe devant le public juif. Lui-même en était effrayé. Comme nous, il a été bouleversé par la réponse de la salle, si généreuse."
MIEUX QUE LES DISCOURS
C'est aussi pour cela qu'il tient à faire entendre, au cours de ce programme, un enregistrement de 1950 du Chant aux morts d'Auschwitz, 1941, du cantor Shlomo Katz, qui, tel Orphée devant Caron, avait réussi l'impensable : sauver sa peau en émouvant un gardien SS.
Montserrat Figueras renchérit : "Mon premier souvenir, ma première émotion en musique, c'est une chanson séfarade chantée par Victoria de Los Angeles. Nous avons tous, en Espagne, et en Catalogne aussi, des ancêtres juifs, arabes. A Jérusalem, j'ai cru reconnaître des membres de ma famille à tous les coins de rue." Mais, mieux que les discours, le programme du festival et les fructueuses rencontres qu'elle promet : la confrontation entre des danses royales parisiennes du XIVe siècle et des danses de cour ottomanes des XVIe et XVIIe siècles (2 août) ; "Lux Feminae, sept portraits de la femme ibérique", de 900 à 1600 (3 août) ; "La rose des vents, musiques du Nord et du Sud" (4 août) ; et cette belle promesse de la Jérusalem et ses musiques multiconfessionnelles (5 août).
En ouverture, Savall, son épouse et sa fille, Arianna, entourés d'une belle troupe hautement polyglotte, donnaient, vendredi 1er août, un des fleurons de leur répertoire, la tendre musique du manuscrit du Livre vermeil (1399) du monastère catalan de Montserrat. Ce concert radieux s'achevait par un chant guilleret et dansant (oui, l'on dansait à Montserrat !), une célébration ardente de la mort qui est, pour beaucoup de croyants, un Dies natalis. L'on sait ce que les extrémistes de tous bords ont fait de l'idée d'une mort héroïque. Mais il n'est pas question de cela à Fontfroide, où les dialogues interculturels se font entre bons entendeurs qui se saluent.
Festival Musique et histoire, pour un dialogue interculturel.
Abbaye de Fontfroide, Narbonne. Tél. : 04-68-45-50-74. Jusqu'au 5 août. De 21 € à 36 €. www.fontfroide.com

Comentarios