Cultura: L'exil antifranquiste de Pau Casals

PRADES (Pyrénées-Orientales) ENVOYÉ SPÉCIAL

Contrairement à ce qui est souvent cru et écrit, le Festival Pablo Casals de Prades, dont la 57e édition se tient jusqu'au 13 août, ne fut pas fondé en 1950 par le grand violoncelliste catalan Pau (pour les Catalans) ou Pablo (pour les Espagnols) Casals (1876-1973), mais à l'instigation de proches du musicien, déjà très âgé, dont le violoniste américain Alexander Schneider, qui n'avaient eu de cesse de faire revenir sur l'estrade de concert le musicien, muré dans un exil musical silencieux depuis 1945.


Pau Casals avait d'abord refusé, dès 1933, de jouer en Allemagne. A la fin de la guerre civile espagnole (1936-1939), il avait décidé de s'exiler à Paris, puis en Catalogne française, à Prades, où il passa la guerre et s'installa jusqu'en 1966. Il devait déclarer, à José Maria Corredor, dans Conversations avec Pablo Casals, souvenirs et opinions d'un musicien (Albin Michel, 1955) : "Je devais passer toutes mes journées dans une obscurité complète, parce que je ne pouvais supporter la lumière. Je me sentais abattu, épuisé. Les nouvelles qui me parvenaient étaient terribles : la répression qui commençait en Catalogne ; la misère de milliers et de milliers de réfugiés, enfermés dans les camps de concentration du Midi de la France ; ma maison de San Salvador occupée et pillée par les troupes franquistes ; mon frère Lluis victime à Vendrell de mauvais traitements."

CHAQUE MATIN AU PIANO

Après des années d'activisme pendant lesquelles Casals dépense et se dépense sans compter pour aider ses compatriotes exilés, il décide de ne plus jouer en public en protestation contre l'attitude des pays alliés pendant la guerre, qui avaient décidé, à l'issue de celle-ci, de reconnaître le pouvoir du général Franco. Les mélomanes du monde entier sont ainsi privés du talent de cet immense musicien, qui avait fondé en 1905 un trio célèbre dans le monde entier avec le pianiste Alfred Cortot et le violoniste Jacques Thibaud.

Certains pouvaient l'entendre, dans sa modeste maison de Prades, jouer chaque matin au piano un prélude et une fugue du Clavier bien tempéré, de Bach, puis, au violoncelle, l'une des six Suites pour l'instrument seul. Mais, en 1950, Casals sort de sa réserve. Puisqu'on fête cette année-là l'anniversaire de Bach, son dieu, il accepte de jouer à nouveau publiquement. De Thomas Mann à Albert Einstein, les grands de ce monde saluent ce retour au partage de la musique.

AME FÉDÉRATRICE

Trente-cinq ans après la mort de Pau Casals, le Festival de Prades poursuit chaque été sa route. Sans la présence d'une âme aussi fédératrice mais avec une myriade de jeunes musiciens prometteurs et de grands noms confirmés. A la mi-temps d'une programmation classique, mais qui intègre la musique contemporaine et rend hommage au Polonais Krzysztof Penderecki (qui fête cette année ses 75 ans), Michel Lethiec, l'actuel directeur de la manifestation, a eu l'idée de consacrer, le 9 août, une journée passionnante aux rapports des compositeurs avec la guerre d'Espagne.

Pour en savoir plus, il faudra se rendre à la conférence prometteuse que donnera, à 9 heures, le musicologue François Porcile, spécialiste de la musique de films et en particulier de celle de Maurice Jaubert (1900-1940), le musicien de Marcel Carné, dont sera donné, le soir, par la soprano britannique Felicity Lott, l'extraordinaire et rare cycle de mélodies Saisir. Il devrait détailler l'attitude et le rôle de musiciens qui se firent les soutiens des combattants pour la République et, parfois, comme le compositeur français Louis Saguer (1907-1991), s'engagèrent physiquement dans les Brigades internationales.

Le Festival présente aussi une exposition passionnante, avec de nombreux documents inédits qui retracent les étapes de l'exil de Casals. Le musicien devait dire, dans un discours émouvant devant les Nations unies, en octobre 1971, que la Catalogne était "la plus grande nation du monde" parce qu'elle s'était dotée du premier Parlement, bien avant l'Angleterre. "C'est la Catalogne qui a créé les prémices des Nations unies. Toutes les autorités de Catalogne se sont réunies dans une ville de France, qui faisait à l'époque partie de la Catalogne, pour y parler de paix, au... XIe siècle..."

EXILÉ À PORTO RICO

Ce discours, prononcé par le vieux musicien à peine valide, figure au sein d'un documentaire exemplaire d'Alain Jomy, qui paraît en même temps sur DVD et trace, en un long film en deux parties constitué d'entretiens récents et d'une foule de documents audiovisuels méconnus, l'inlassable guerre de Casals contre la dictature de Franco.

Le violoncelliste n'aura pas eu le bonheur de voir son pays natal libéré de ce joug : à la mort du caudillo, en 1975, Casals était mort depuis deux ans, presque centenaire, exilé à Porto Rico, où il avait recréé un Prades des Caraïbes, avec la jeune épouse qui fut la tendre et fidèle consolation de ses vieux jours.






57e Festival Pablo Casals de Prades.
Jusqu'au 13 août. De 10 à 35 €. Tél. : 04-68-96-33-07.
www.prades-festival-casals.com

Conférence "Les compositeurs face à la guerre d'Espagne" par François Porcile, le 9 août, à 11 heures au cinéma Le Lido, 174, avenue du Général-de-Gaulle. Exposition "Pau Casals et l'exil", du 15 juillet au 31 août à la bibliothèque-médiathèque municipale de Prades, 33, rue de l'Hospice. Tél. : 04-68-96-52-37.

Documentaire "Pablo Casals, un musicien dans le monde" d'Alain Jomy, 1 DVD Les Films du paradoxe.

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