Arte: Van Gogh dessine comme il peint

VIENNE (AUTRICHE) ENVOYÉ SPÉCIAL

Comment montrer aujourd'hui Van Gogh, en allant plus loin que le culte rendu au plus célèbre des artistes modernes ? En travaillant comme l'a fait l'Albertina, à Vienne, qui présente 140 oeuvres en affirmant et défendant une idée d'analyse.

L'hypothèse est la suivante : on ne peut comprendre comment Van Gogh crée qu'en réunissant ce qui est le plus souvent séparé, ses peintures et ses dessins. L'exposition réunit donc 51 toiles et 89 oeuvres sur papier. Elle les accroche ensemble, en multipliant les rapprochements, en obligeant le visiteur à des va-et-vient incessants entre huiles et encres, en recomposant des séquences dont la cohérence tient à l'alternance entre les différents supports et les différentes techniques.

Van Gogh ne dessine pas des esquisses avant de peindre, pas plus qu'il ne dessine ses tableaux terminés comme Kandinsky, par exemple, a pu le faire. Il refuse toute idée de hiérarchie des pratiques et ses papiers sont d'aussi grand format - sinon plus grand parfois - et aussi longuement exécutés que ses toiles. Ce sont deux modes d'expression à égalité - tellement à égalité et si étroitement entrelacés qu'ils finissent par ne plus faire qu'un dans les trois dernières et cruciales années de son oeuvre, de 1888 à 1890, à Arles, Saint-Rémy et Auvers.

BRUTALITÉ VISIBLE

Jusque-là, durant les années d'apprentissage hollandaises à partir de 1880 et le séjour à Paris de mars 1886 à février 1888, Van Gogh dessine et peint au même rythme et selon les mêmes références : d'abord un réalisme rembranesque revu à travers Courbet, Millet et les Néerlandais contemporains ; puis un impressionnisme de plus en plus clair, déduit de Monet, Renoir, Seurat et Signac. Ces deux phases sont montrées de façon très attentive à Vienne. On y voit comment naît, à Nuenen, vers 1884, un premier dessin propre à Van Gogh : à l'encre et à la plume, avec des heurts de noir et blanc assez durs, des traits appuyés et cassés, des hachures, des reprises, des grattages.

Ce style épineux et anguleux se développe au fil des études de jardins et d'arbres - lesquels annoncent de très près les débuts de Mondrian. Cette dureté passe dans les huiles, construites avec une brutalité visible.

A Paris, le passage paraît s'accomplir en sens inverse. Van Gogh prend à l'impressionnisme et au divisionnisme leurs touches libres, séparées, mouvantes, en virgules, en points, en bâtonnets. Les formes y sont indiquées soit par le mouvement général des touches, soit par de fines lignes bleues : elles sont dessinées par les couleurs directement. Van Gogh en déduit - seul à s'avancer alors dans cette direction - qu'il est donc logiquement possible de travailler à l'encre par la ligne, le pointillé, les stries parallèles, les sinuosités plus ou moins enroulées et épaisses. La plume et la pointe de bambou sont employées comme de fins pinceaux, l'encre de Chine pure ou diluée comme les couleurs.

PROLIFÉRATION DE SIGNES

Il retrouve alors vite les expériences de Nuenen, mais à un degré de stylisation plus avancé, en regardant vers les estampes japonaises et en préférant le geste souple au mouvement brisé. De plus en plus, il dessine comme il peint et réciproquement. Les deux modes se fondent à Arles, au printemps 1888.

Les salles consacrées à ces mois sont admirables. Le dialogue de la peinture et du dessin a pour sujets la casquette et la barbe du facteur Roulin, les nuages d'orage, les roches de Montmajour, les meules de paille, les toits des granges, les pins et le visage de Van Gogh. Celui-ci préfère les motifs qui se prêtent à la prolifération des signes graphiques, obliques serrées des gerbes de blé, verticales des haies et des herbes, spirales des feuillages et des vagues, angles des murs et des carrières.

Ces signes envahissent la surface de la toile et du papier. Rien n'y est laissé vide ou inanimé, car tout porte la trace de l'artiste - cette trace nette et colorée si identifiable. Sur le ciel, les plaines et les murs de l'asile de Saint-Rémy, Van Gogh imprime les marques de sa présence. Il ne supporte pas qu'il puisse rester dans une oeuvre une seule partie neutre, impersonnelle, inexpressive. Les paysages sont envahis jusqu'à saturation et explosion par sa fureur. Dans les derniers temps, ce sont des psychographies. Le chemin à Saint-Rémy est enfoui sous les projections de couleurs. La pluie qui tombe sur Auvers découpe l'espace de ses stries obliques. Le monde entier devient alors celui de Van Gogh.




"Van Gogh, peintures dessinées", Albertina, Albertina Platz, Vienne (Autriche). Tél. : 00-43- (0) 1 534 83 510. Tous les jours de 9 heures à 19 heures, mercredi jusqu'à 21 heures. Entrée : 9,50 €. Jusqu'au 8 décembre.

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