Diseño: Jacques Villeglé, un artiste s'affiche
Pourquoi les affiches dès 1949 ? Pour ne plus faire de peinture ?
Elles ont été vues comme cela, comme un coup donné à la peinture. Mais que savais-je de l'art contemporain ? Sous l'Occupation, impossible d'avoir des informations. Tout ce qu'on pouvait en savoir, c'était les diatribes de Camille Mauclair contre les artistes juifs... On ne peut imaginer combien cette époque a été celle d'une a-culturation. Il a fallu attendre 1947, je pense, pour que le nom de Sigmund Freud revienne dans les journaux.
Je ne connaissais pas la peinture, rien qu'un petit livre sur Picasso et la photo en noir et blanc d'un Miro, qui m'avait troublé. A part ça, ignorance totale. Mais il y avait les affiches : c'est ce qu'on connaissait le mieux. On disait que la France était le pays où il y avait le plus d'affiches sur les murs.
Et ensuite ?
Comment choisissiez-vous les affiches ?
Au début, c'était surtout en raison des lettres, à cause de leur présence dans le cubisme et de mon intérêt pour la typographie. J'avais la conviction que les lettres donnaient une structure - et puis, simplement, c'était mon goût. Puis j'ai commencé à choisir des choses qui m'agressaient. Je me suis aperçu que l'artiste pouvait trouver son inspiration dans ce qui semblait laid aux autres. Je me souviens d'une affiche où il y avait beaucoup d'orange. Quand je l'ai prise, je me suis dit qu'elle était horrible et que je ne pourrais rien en faire. A l'atelier, avec le recul, j'ai vu que j'avais eu raison de la prendre... Vous savez, ce sont des décisions très rapides. Mauriac disait écrire de façon somnambulique. Etait-ce pareil pour moi ? Je n'avais pas le temps de méditer, j'étais dans la rue, il fallait que ça aille vite, comme un photographe, en un quart de seconde.
Vous êtes attiré par les transparences dans le papier...
C'est la pluie. Les papiers trempés se déchirent, la couche devient très fine, on voit en dessous. C'est ce qu'il y a de plus pictural dans la non-peinture.
Interveniez-vous sur les affiches après les avoir arrachées ?
Elles parlent de politique...
Comment les premières lacérations ont-elles été reçues ?
Une série de lacérations de 1975 comporte chaque fois une affiche pour la série de peintures de Dubuffet, "L'Hourloupe". Comment a-t-il réagi ?
Le peintre Mathieu m'avait menacé d'un procès pour une de mes séries. Il fallait que je m'entende mieux avec Dubuffet. Je lui ai envoyé une photo et une lettre pour le prévenir et nous avons correspondu pendant dix ans. Pour quelqu'un qui avait un caractère impossible, c'était inespéré. J'ai reçu une lettre de lui trois jours avant sa mort.
Vous continuez ?
J'ai cessé depuis cinq ans. Trop fatiguant. Arracher des 3 m par 4, ce n'est pas raisonnable à mon âge. A Buenos Aires, en 2003, j'ai arraché avec des assistants de vieilles affiches qui avaient dû être imprimées avec des caractères en bois : ce fut l'ultime opération.


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