Arte: Emil Nolde au Grand Palais

Le Grand Palais présente jusqu'au 19 janvier la première grande rétrospective en France de l'oeuvre d'Emil Nolde

Cette figure majeure de l'expressionnisme allemand, aux couleurs violentes, est méconnue en France, peut-être en raison de ses positions sous le nazisme.

L'exposition du Grand Palais veut réparer cet oubli avec 90 peintures et 70 aquarelles et dessins explosant de couleurs, représentant l'ensemble de son oeuvre.

La peinture d'Emil Nolde (1867-1956) se caractérise par des couleurs violentes, au service de l'expression et non du réalisme (les peaux sont jaunes, avec des reflets verts, le ciel est rouge) et une puissance narrative exceptionnelle.

L'humain est une des grandes préoccupations de son œuvre, jusque dans le religieux. Et le paysage, transporté par la couleur, y tient aussi une grande place. La peinture côtoie une œuvre graphique abondante. L'aquarelle, qu'il laisse parfois au hasard des intempéries, confine à l'abstrait.

Fils de paysan du Schleswig-Holstein, à la frontière du Danemark, Emil Hansen, qui prendra le nom de son village natal, Nolde, est venu tard à la peinture. Il a commencé comme sculpteur sur bois, après une formation de menuisier. Il étudie l'art à Munich, puis à Paris et à Copenhague au tournant du siècle. Il est resté toute sa vie très attaché à sa terre d'origine. Peintre solitaire, il s'est toutefois lié pendant une période aux peintres du groupe Die Brücke et à la Sécession berlinoise.

Emil Nolde a voulu « faire naître une peinture allemande, une peinture qui incarne le génie propre à une nation", dans la lignée du romantisme et loin des "sucreries", disait-il, de l'impressionnisme. Une aspiration à mettre en relation avec son adhésion au parti nazi en 1934. Cela ne lui réussira pas car, toujours aussi indépendant, il refuse les diktats artistiques du régime nazi avant d'être interdit de création.


Un peintre indépendant

S'il est considéré comme un des pères de l'expressionnisme allemand, Emil Nolde est resté, presque toute sa vie, un artiste solitaire. Nolde a déjà près de quarante ans, en 1906, quand les peintres du groupe Die Brücke, plus jeunes que lui, le remarquent et l'invitent à les rejoindre à Dresde. Mais l'aventure collective dure peu. Un an plus tard, il les quitte sur fond de dissensions.

Ses rapports avec la Sécession berlinoise sont extrêmement conflictuels. En 1910, il défie le président du mouvement Max Liebermann et entre en résistance. La Sécession éclate et Nolde souhaite fonder un nouveau groupement d'artistes, avec notamment Beckmann, Munch, Matisse. Le projet ne sera jamais réalisé. Quand la Nouvelle Sécession est créée,, Nolde n'en fait pas partie mais il participe aux expositions qu'elle organise.

A cette époque, les couleurs d'Emil Nolde atteignent leur paroxysme. Un ciel jaune et une eau jaune encadrent un pont violet. Petit à petit, la petite touche rapide des jardins, où on peut voir l'empreinte de Van Gogh, va se faire plus large. Dans Esprit libre, il se représente lui-même, en couleurs tranchées, entre « l'éloge » d'un côté, « le blâme et la critique » de l'autre.


Grotesque

Emil Nolde était nourri de contes et de légendes du nord. Ses premiers tableaux sont pleins de leurs personnages extraordinaires, petits monstres, ou géants truculents, animaux fantastiques ou diables. A cette époque, il produit une série d'aquarelles où les sommets des Alpes se transforment en géants. Leur édition en cartes postales lui assure un revenu qui lui permet de se consacrer entièrement à la peinture.

Le grotesque traverse son œuvre, jusqu'à ses œuvres religieuses, par exemple un Adam et une Eve aux traits grossiers, ressemblant à des personnages mythologiques, dans le Paradis perdu.

Le fantastique est présent aussi dans son œuvre graphique. Une série d'aquarelles, Phantasien, figure des créatures monstrueuses dans une transparence irréelle. Des nappes de couleur soulignées à l'encre de Chine donnent leurs formes à ces créatures sorties de l'imagination de l'artiste.


Nolde et la ville

Emil Nolde est toujours très attaché à sa campagne natale et dit ne pas aimer la ville. De Berlin, il écrit que « cette mégalopole (…), ces rues droites, longues, embrumées, tout ce public misérable, je n'aime pas être ici. » Mais la ville et le monde de la nuit exercent sur lui une certaine fascination. Plus tard, il décrira quand même Berlin comme une ville « remarquablement stimulante ».

Et il prend l'habitude, à partir de 1905, de passer ses hivers à Berlin. L'hiver 1910-1911, il est tous les soirs avec sa femme dans les bars, les théâtres et les cabarets, où il croque les personnages de la nuit et s'imprègne de l'ambiance pour peindre des tableaux où les danseurs valsent dans un tourbillon de couleurs, où les visages jaunes et verts de lumière artificielle, se perdent dans la fumée. Il peint la lumière et aussi la déchéance, «tous les êtres, les bons et les mauvais, le demi-monde et les bas-fonds », les couleurs vives des toilettes et les visages déformés devant une bouteille de vin.


La nature, entre terre et mer

Le Schleswig, terre où Nolde est né, est un petit territoire où la nature sauvage est balayée par les vents, à la frontière de l'Allemagne et du Danemark. Disputée entre les deux pays, la région passe sous administration danoise en 1920. Désormais danois et « exilé dans son propre pays », Nolde s'installe à quelques kilomètres, à Seebüll, en 1926.

Il peint les moulins de son pays, les jardins et les ponts, les fermes, les moissons et les paysans.

La mer, en particulier, est un sujet d'inspiration sans fin. En 1903, Nolde se fait construire une cabane qui lui sert d'atelier à Alsen, au bord de la mer. Entre 1901 et 1951, il peint 75 tableaux de mer, sans compter des centaines d'aquarelles. La mer, qu'il compare à son « âme », y apparaît dans tous les états, de toutes les couleurs. Calme ou déchaînée, peinte à grosses touches, elle est parfois presque abstraite.


Du parti nazi à l'art dégénéré

En 1934, Emil Nolde adhère à un groupe d'inspiration nazie rassemblant des fermiers allemands et danois et rattaché au parti nazi. Le fait-il par conviction ou par calcul, pour pouvoir asseoir son succès public ? Il considère en tout cas que son travail est la manifestation authentique du génie allemand. En même temps, il affirme n'avoir rien à voir avec la politique.

Au-delà de considérations politiques, Nolde refuse de se plier aux consignes des nazis en faveur d'un art conservateur. Hitler trouve ses œuvres « impossibles » et l'artiste est rapidement mis à l'index. Avec 48 œuvres, Emil Nolde occupe une place centrale dans l'exposition d' »art dégénéré » organisée par les nazis à Berlin en 1938. Un millier de ses œuvres sont ensuite confisquées, dont une partie sont brûlées.

La chambre des Beaux-Arts du Reich lui interdit de peindre et d'acheter du matériel à partir de 1941. Nolde se réfugie chez lui, à Seebüll. Malgré les contrôles de la Gestapo, il continue à produire de petites aquarelles qu'il cache, 1300 environ. Une dizaine de ces aquarelles clandestines, baptisées « images non peintes », sont exposées au Grand Palais, souvent des paysages constitués de nappes de couleurs.


Les oeuvres religieuses

La foi d'Emil Nolde remonte à l'enfance. Il s'est passionné très tôt pour les récits bibliques, mais n'aborde les thèmes religieux que tard dans sa carrière, à partir de 1909. Loin des conventions, il adopte une représentation expressive et humaniste des personnages religieux.

S'il ressent un besoin profond de traduire sur la toile son sentiment religieux, c'est à travers des personnages aussi humains que les paysans de sa région, avec les couleurs radicales qu'il utilise dans ses œuvres profanes.

On peut voir au Grand Palais le chef-d'œuvre religieux de Nolde, un polyptique en neuf panneaux contant autant d'épisodes de la vie du Christ, avec au centre la Crucifixion, où un Christ aux larmes vertes représente le summum de l'expression de la souffrance. La Mise au tombeau est un autre chef-d'œuvre d'expression de douleur, où les corps tordus se confondent.

On peut comprendre que les peintures religieuses de Nolde n'aient pas toujours été bien reçues. Outre le grotesque de certaines figure (Paradis perdu), Nolde ose aussi l'érotisme (Saint-Simon et les femmes est un enchevêtrement de corps à moitié nus).



Le voyage des mers du Sud

Les oeuvres "exotiques" d'Emil Nolde sont un aspect à part de son oeuvre. En 1913-1914, Emil Nolde a la chance d'effectuer un voyage extraordinaire vers les mers du Sud, qui le mène au Sri Lanka, en Malaisie, en Indonésie, en Chine, en Russie. Accompagnant une expédition médicale et démographique, il séjourne six mois en Nouvelle-Guinée. Fasciné par les paysages et les gens qu'il rencontre, il les peint frénétiquement.

Il peint le soleil des tropiques dans un ciel rouge, une débauche de verdure et de fabuleux oiseaux rouge. Et surtout, il fait des portraits de Papous, dans des tons bruns et rouges, il les peint à l'aquarelle, mère et bébé, enfants. C'est une peinture de nature intacte et de « bon sauvage » qu'il veut nous livrer. A l'inverse de la brute qui peut être véhiculée par l'imaginaire occidental de l'époque, il s'attache à montrer des villageois, des pères et des mères, comme s'il voulait les opposer à la déchéance de nos sociétés.



Renseignements pratiques

Emil Nolde, Galeries nationales du Grand Palais, 3 avenue du Général Eisenhower, entrée Clémenceau, Paris 8e, 01-44-13-17-17
Tous les jours sauf les mardis et le 25 décembre, 10h-20h, le mercredi jusqu'à 22h. Fermeture exceptionnelle à 18h les 24 et 31 décembre

Tarifs: 10€ / 8€
Réservation conseillée

L'exposition sur le site de la RMN




http://culture.france2.fr/art-et-expositions/dossiers/46768076-fr.php

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