Debate: L'activisme solitaire des artistes israéliens
JÉRUSALEM ENVOYÉE SPÉCIALE
Au pied de la colline du vieux Jérusalem, un néon clignote en arabe sur un toit. Entre un hangar à meubles et un salon de mariage, il clame : "Nous sommes avec vous dans la nuit !" Comme un signe adressé au-delà du mur qui borde les territoires occupés, cette phrase des Brigades rouges a été posée là par un collectif d'artistes italo-écossais dénommé Claire Fontaine.
Ils interviennent dans le cadre d'une vaste exposition d'art contemporain, Art Focus, qui réunit une centaine d'oeuvres et d'artistes, locaux et internationaux (de Bruce Nauman à Claude Lévêque en passant par Moshe Ninio ou Dan Perjovschi). Pour sa cinquième édition, du 23 septembre au 23 octobre, Art Focus se refuse à toute concession, et ses deux commissaires français, Bernard Blistène et Ami Barak, ont bataillé pour éviter les compromis. Des réactions dans la presse locale ? "Elle cherche à savoir si l'argent a été bien ou mal dépensé, quelles galeries sont privilégiées ou non, plutôt qu'entrer dans des débats esthético-politiques", souligne Ami Barak, qui a vécu en Israël.
Si un projet comme celui de Claire Fontaine peut troubler les consciences, son message n'est pas forcément pour déplaire aux créateurs de l'événement, la Jerusalem Foundation, qui a lancé Art Focus il y a une quinzaine d'années. Créée il y a trente ans par un ancien maire de la ville, la Jerusalem Foundation soutient de nombreux projets de société : restauration d'hôpitaux, création des seules écoles mixtes du pays, initiatives israélo-palestiniennes. La culture n'est concernée qu'à la marge, mais cette cinquième édition d'Art Focus "semble d'autant plus importante que Jérusalem, depuis environ dix ans, s'est profondément retournée vers le religieux, rappelle Ami Barak, et qu'il est de plus en plus primordial de réinjecter un peu de culture" dans cette ville sainte, qui laisse habituellement le contemporain à sa vivace voisine Tel-Aviv. Quand, ici, chaque caillou évoque l'Histoire, le duo a choisi un lieu absolument neutre, un centre commercial laissé en friche dans le quartier de Talpiot.
QUESTIONS QUI FÂCHENT
Art Focus frappe d'autant plus les esprits qu'il aborde avec délicatesse, mais sans tergiverser, les questions qui fâchent : le mur, le territoire, la frontière. Grands plasticiens internationaux ou jeunes Israéliens émergents, chacun évoque à sa manière ces motifs. "Quand on voit dans quoi tombe l'art de milliardaires, de Moscou à Venise, on se dit qu'il faut à tout prix donner aux artistes l'opportunité de dire des choses importantes, plaide Bernard Blistène. La plupart de ceux que nous avons invités sont dans un rejet total du formalisme et développent une conscience politique très forte." Quand Chris Marker s'enthousiasme poétiquement sur les avancées du sionisme dans un film des années 1960 aujourd'hui renié, le jeune Barak Ravitz montre un documentaire où des juifs d'Irak sont accueillis comme des animaux domestiques dans les années 1950. Evoquant le 60e anniversaire du pays, Douglas Gordon lâche dans l'espace de béton brut l'énumération des "yes" et "no" lancés par chaque nation en 1947 à l'ONU, pour décider de la naissance d'Israël. Plus jeune et inconnue, Nira Pereg filme la chorégraphie du shabbat à Mea Shearim, quand des petits gamins hassidim ferment ce quartier religieux sur lui-même.
La plupart des acteurs de l'art israélien ont fait le choix de la complexité. A commencer par Shifra Shalit-Intrator, fondatrice de la Dvir Gallery de Tel-Aviv, dont plusieurs artistes sont ici exposés : "L'Etat israélien a trop longtemps exercé son hégémonie sur l'art. Les artistes ont été contraints de contribuer à la réussite de notre melting-pot, dans une volonté de fusion artificielle. Aujourd'hui, l'unification est faite : il faut que l'art donne à chaque communauté la possibilité de s'exprimer selon sa propre voix. Les artistes sont là pour porter la complexité. On ne s'imagine pas à quel point ils sont les seuls ici à tenter d'instaurer un dialogue avec l'autre."
BOYCOTTAGE DE L'AUTORITÉ
C'est là qu'apparaît une faille dans l'exposition. Bernard Blistène et Ami Barak ne sont parvenus à convaincre aucun artiste des territoires occupés à participer. "Les Palestiniens refusent d'exposer à Jérusalem, ville où habitaient leurs ancêtres, et ils suivent la décision du bureau du boycottage de l'Autorité, explique l'un d'eux, Khaled Ourani, artiste enseignant à la toute nouvelle école d'art de Ramallah. Nous sommes terriblement isolés, ce n'est plus une vie, et si cela continue ainsi, nous allons devenir fous. Il faudrait que les artistes internationaux boycottent de telles expositions pour que les Israéliens sachent enfin ce que signifie un tel isolement." Mais alors, dans la nuit, qui pour porter leur message ?
"Can Art Do More ?"
Art Focus 5, The Pavilion, Banit Center, Haoman Street, Talpiot, Jérusalem. Jusqu'au 23 octobre. www.artfocus.org.il.


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