Teatro: "La Contrebasse" jouée par un contrebassiste

La Contrebasse, de Patrick Süskind, auteur du Parfum, est un texte difficile. Mythique, mais difficile. Difficile, mais très facile à jouer mal. Plus de vingt-cinq ans d'âge, traduit en vingt-cinq langues, joué sous toutes les latitudes, moderne et populaire à la fois, le texte résiste. Pourquoi ? Pour ce qu'il dit justement : un homme seul, vraiment seul, "quelqu'un", contrebassiste de son état, contrebassiste fonctionnaire qui plus est (musicien de fosse, prolo parmi les prolos), pense à haute voix. Seul au point d'être amoureux, amoureux comme une chèvre, de la jeune soprano qui ne le voit même pas. Il débloque, il picole et il se prépare pour la première de L'Or du Rhin.

Des trois ou quatre versions de cette pièce que nous avons vue, celle-ci - mise en scène de Natascha Rudolf, éclairage de Luc Jenny, son de Stéphane Seddoh - n'est pas seulement la meilleure : elle efface tout ce qui a pu être fait déjà. Comment ? Par une double présence, celle d'un fantastique comédien, Hubertus Biermann, Hubertus Biermann et sa contrebasse. Sa vraie contrebasse. Car il en joue depuis quarante ans (rock, punk, musique improvisée ou contemporaine). Et ici, il en joue dans un rectangle très délimité : dispositif à la fois rigoureux et contraignant ; mise en espace sans réalisme ; lignes tracées au sol, style terrain de sport ou vie tout court, mais dans la vie, on feint de ne pas les voir.

LA FOLIE TOUT COURT

Hubertus Biermann est allemand d'origine, fils de prolos, désigné par le ciel et l'enfer pour le rôle. Courez-y. A qui parle-t-il ? A "nous", bien sûr. C'est une causerie qui tient de Lacan, du clown Grock et d'un pauvre type. Léger accent inimitable, lettré, musculature de coureur de demi-fond, gueule d'un gars qui aurait échappé à l'usine, Biermann joue violent et juste, pas parce qu'il est contrebassiste : parce qu'il entend le texte. Il entend sa bêtise. Il entend sa tristesse. Il alterne allemand et français. Et du coup, il navigue à vue entre l'hypothèse du génie, la déglingue qui n'a rien d'une hypothèse, le ratage en tout, et la folie. La folie d'amour et de grande musique. Mais aussi, la folie tout court. Il joue, il improvise, il a un son de corne de brume, il ne truque jamais. Un instant, il chante en tremblant un lied de Schubert sur un poème de Goethe et ce n'est pas la seule fois que nous, pauvres pommes, on est au bord des larmes.

En regard, la version de Jacques Villeret (1951-2005) reste la plus touchante : grâce à son corps à lui, sa détresse personnelle, son côté bouffon. Sinon, ce texte fait peur. Donc, il fait rire. Si on le densifie, comme Natascha Rudolf et Hubertus Biermann l'ont fait, si on se paie le luxe de le re-germaniser, tout change. On plonge alors dans les pires sous-sols, les paradoxes (musique et nazisme, bon sujet pour le baccalauréat, les enfants), les immondices du désir, dont la contrebasse est le point de transfert rêvé. A condition qu'un vrai contrebassiste s'y colle, Hubertus Biermann, et que de surcroît, il soit comédien-né.


La Contrebasse, de Patrick Süskind.
Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, place Georges-Pompidou, Montigny-le-Bretonneux. Jusqu'au 19 octobre, 20 h 30 et 16 heures (dimanche 19). Tél. : 01-30-96-99-00. Tarif : de 15,50 € à 19,50 €. www.theatresqy.org


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