Cultura: L'art d'après guerre reconsidéré

LYON ENVOYÉ SPÉCIAL

Le Musée des beaux-arts de Lyon consacre une exposition à l'art de 1945 à 1949. Elle est formidable. A tous les sens du terme. D'abord par ceux qu'elle néglige : on ne verra rien de deux des grands mouvements qui agitèrent la peinture à ce moment-là, le réalisme socialiste, prôné par les partis communistes, et l'abstraction géométrique qui, comme après la première guerre mondiale, tentait de reconstruire le monde sur des bases, des "réalités" nouvelles.

Non que les commissaires, Sylvie Ramond et Eric de Chassey, les ignorent. Simplement, leur propos est ailleurs : montrer que s'élabore alors une façon de peindre qui n'avait jamais existé auparavant et qui fut inspirée par les horreurs de cette guerre. Ce que proclame le titre de l'exposition, "Repartir à zéro", tiré d'une réflexion du peintre américain Barnett Newman, qui donne le ton : "Il me fallait repartir à zéro, comme si la peinture n'avait jamais existé (...). Les vieux trucs étaient dépassés. Ils n'avaient plus de sens. Ils n'avaient plus aucun intérêt dans cette situation de crise morale."

Les 175 peintures et sculptures rassemblées sont souvent des découvertes, même chez les artistes les plus connus. Elles sont réparties par thèmes. L'exposition s'ouvre ainsi avec le verbe "expérimenter" : Baumeister et Krause, interdits de peindre par les nazis, déjouent la censure en faisant des recherches d'application de laque pour une usine de Wuppertal. Les résultats sont fascinants, et anticipent la plupart des expériences qui auront lieu ensuite. L'un des panneaux ressemble ainsi furieusement à un Soulages.

A la Libération, le verbe qui s'impose, c'est "témoigner". Mais comment, si l'horreur est indicible ? Fautrier use d'une nouvelle matière pour représenter ses Otages, "... des figures mortelles qu'un trait simplifié, mais directement dramatique, tente de réduire à leur plus simple expression, et ces couleurs plombées, depuis toujours celles de la mort", écrira Malraux, avant de les résumer d'une formule saisissante : "Une hiéroglyphie de la douleur."

Mais en même temps, à des milliers de kilomètres l'un de l'autre, le Polonais Strzeminski réalise des collages, une série intitulée À nos amis les juifs, et l'Américain Frank Lobdell doit recourir à l'abstraction pour restituer l'horreur qu'il a ressentie, alors qu'il était GI, en découvrant des cadavres calcinés dans une grange incendiée en Allemagne.

CRI PRIMAL

Il faut réinventer un langage pictural. Ce que l'exposition résume par le verbe "balbutier". Dans le cas des artistes du groupe Cobra, c'est plutôt d'un hurlement, d'un cri primal qu'il s'agit. On y trouve aussi les figures de Dubuffet et Germaine Richier, les "usual suspects" new-yorkais De Kooning, Motherwell et David Smith, mais aussi un météore de la Côte ouest, bien moins souvent montré, Mark Tobey.

Et surtout des Polonais, Kamrowski, Skarzynski, Wroblewski, qui rappellent que même si, selon Churchill, un "rideau de fer (...) s'est abattu sur le continent" en 1946, les artistes de l'Est jouissent encore d'une certaine liberté. En Pologne, ils ne la perdent qu'avec l'obligation de se soumettre aux normes du réalisme socialiste, en 1949. C'est pour cette raison que le musée de Lyon a choisi cette date pour clore son exposition.

Mais avant cela, il faut "explorer", "tracer", "saturer", "remplir" et "vider"... Avec des prêts exceptionnels. Les trois tableaux de Georges Mathieu sont tout simplement géniaux, et montrent tant la dette qu'il a envers Wols, et qu'il a toujours très honnêtement revendiquée, que la manière dont il va s'en dégager ensuite. Les Pollock, les Newman sont aussi remarquables.

Ce n'est pas qu'une exposition. C'est aussi une relecture de l'histoire de l'art, et surtout de ses méthodes. La vulgate en la matière, c'est que l'Amérique triomphante a imposé ses peintres, et que le reste du monde doit être jugé à leur aune. Certes, mais alors quid des Américains de la Côte ouest ? Quid des Américains de Paris ? Quid enfin de ceux qui avaient le malheur d'être polonais, tchèques, voire parisiens, et faisaient de l'expressionnisme abstrait quand même ?

Face à ces artistes qui ont l'inconvénient d'exister, deux formules : la première, qui s'est imposée, consiste à les ignorer. La seconde à les reconsidérer. C'est ce qui est fait à Lyon, et c'est non seulement un travail de première importance, mais aussi une petite révolution méthodologique, qui pourrait enfin permettre à l'histoire de l'art de la période de repartir à zéro.



"Repartir à zéro". Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon (Rhône). Tél. : 04-72-10-17-40. Lundi, mercredi, jeudi, samedi, dimanche, de 10 heures à 18 heures, vendredi de 10 h 30 à 18 heures, jusqu'au 2 février 2009. De gratuit à 8 €. Catalogue, Editions Hazan, 352 p., 45 €.

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