Fotografía: Quand Avedon cadrait Obama

WASHINGTON ENVOYÉ SPÉCIAL

Un portrait de Barack Obama : c'est l'ultime image du dernier reportage du photographe Richard Avedon, paru dans le New Yorker quelques semaines après sa mort, en 2004. C'est la dernière photographie de la formidable exposition intitulée "Avedon, Portraits of Power", organisée à la Corcoran Gallery de Washington, jusqu'au 25 janvier 2009.

Prémonitoire ? Nous le saurons le 4 novembre. Partisan ? Sans aucun doute. Il n'y a qu'à lire ce commentaire de Karl Rove, le stratège de George W. Bush, sur son image : "Avedon est un snob élitiste qui m'a délibérément piégé. Mon portrait est stupide, insultant, grotesque. J'ai l'air, sur cette image, complètement idiot." A cela, Felix Rohatyn, l'ancien ambassadeur des Etats-Unis en France, qui figure dans l'exposition, répondait : "Ma femme pense que c'est mon plus beau portrait. J'ose espérer que je ressemble à cette image. Jamais je n'en ai eu de plus flatteuse."

Avedon a toujours été fasciné par le pouvoir, comme il l'était par la vieillesse, la folie et la mort. Partisan, il le fut toujours. Dès ses débuts, au magazine Harper's Bazaar, dans les années 1950 et 1960, où il photographie l'acteur et réalisateur Charlie Chaplin sur le départ et l'exil politique des Etats-Unis ; quand il photographie le danseur Rudolf Noureïev qui vient de s'enfuir d'Union soviétique ; quand il photographie Marian Anderson, en 1955, la première cantatrice noire à donner un récital au New York Opera ; ou quand il photographie le cinéaste Orson Welles, les écrivains Aldous Huxley, Norman Mailer ou Carson McCullers.

Au milieu des années 1960, Avedon publie un livre avec l'écrivain James Baldwin : Nothing Personal. C'est une suite de portraits de politiciens, de leaders religieux, de militants, de partisans et adversaires du combat pour les droits civiques : le grand débat de l'époque aux Etats-Unis.

Partisan, bien sûr : les idéalistes sont jeunes et charismatiques, les opposants, terrifiants, dépravés et arrogants. L'écrivain Paul Roth, en exergue du livre, met deux phrases. L'une de Roland Barthes : "Le masque est la signification", l'autre de Richard Avedon : "Grattez la surface, et si vous avez de la chance, vous trouverez encore plus de surface."

En 1970, c'est le Vietnam qui hante les Etats-Unis. Avedon photographie la montée des contestataires et l'émergence de la contre-culture. Il effectue aussi un séjour de plusieurs semaines au Vietnam, où il photographie des soldats, des journalistes et des victimes de la guerre. Il couvre également le procès des Chicago Seven, les sept leaders activistes poursuivis pour leur opposition à la guerre.

En 1976, à la demande de Jann Wenner, le directeur et propriétaire du magazine Rolling Stone, la bible de la contre-culture, il réalise son essai intitulé The Family. Soixante-neuf portraits qui représentent, en cette année de célébrations du bicentenaire de l'indépendance des Etats-Unis, l'élite politique, militaire, médiatique et patronale du pays. Avedon travaillera plus de neuf mois sur ce projet. A sa parution, les critiques se déchaînent. C'est à ce moment qu'il s'aliène une partie de l'intelligentsia américaine, new-yorkaise notamment, qui ne pardonne pas au photographe de chiffons (il est une star de la mode) de vouloir jouer dans leur pré carré. Cette omerta et ce mépris le poursuivront jusqu'à sa mort, à chacune de ses expositions ou parutions de livre.

A la fin des années 1980, Avedon trouve une nouvelle complice, Nicole Wisniak, la directrice d'Egoïste. Helmut Newton a quitté le magazine, Richard Avedon le remplace. Il y fera quelques-uns de ses plus beaux portraits : la chute du mur de Berlin en 1989 et l'allégresse populaire à l'ouverture de la Porte de Brandebourg, puis, un an plus tard, son antinomie : le bal Volpi à Venise avec sa cohorte de fantômes sortis d'un monde moribond. Pour ces deux séries, il change complètement de style photographique. Le portrait s'efface devant l'ambiance, il manipule les tirages et déconstruit les cadrages. Deux ans plus tard, il réalise que ses jours à Vogue sont comptés. La relève photographique n'en finit plus de vouloir tuer le père. Alors il part au New Yorker, où il trouve sa dernière complice : Tina Brown.

Le New Yorker est un pari. Jamais ce magazine ne s'est intéressé à la photographie : au dessin, oui. A l'image, non. Le coup de force réussit et transforme le vénérable mensuel. Il réalise bientôt son premier essai, Camelot : quarante pages sur la nostalgie des années Kennedy.

En 2004 enfin, c'est Democracy, un audit photographique de l'Amérique à la veille de l'élection présidentielle. La dernière photo est celle d'un jeune sénateur noir de l'Illinois, Barack Obama. Richard Avedon est victime d'une hémorragie cérébrale pendant la réalisation du reportage. Il meurt à l'âge de 81 ans. Helmut Newton et Henri Cartier-Bresson sont morts quelques mois auparavant. L'essai est publié, bien qu'incomplet, le 1er novembre 2004.




"Richard Avedon, Portraits of Power". Corcoran Gallery of Art, 500 17th Street NW, Washington. Jusqu'au 25 janvier 2009. Entrée libre.

Livre : Steidl éd., par Paul Roth, textes de Renata Adler, Paul Roth, Frank Goodyear et Paul Greenhalgh, 296 p., 60 dollars.

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