Cultura: Rodin et Freud, accumulateurs passionnés d'objets antiques
Ce qui est sûr, c'est que les deux hommes ont, à partir des années 1890, constitué des collections abondantes d'objets antiques auprès de marchands, parisiens pour l'un, viennois pour l'autre. Elles ont été préservées, celle de Rodin grâce au legs qu'il en fit à l'Etat avant sa mort et celle de Freud grâce à Marie Bonaparte, qui paya une rançon pour la faire échapper à la saisie par les nazis en 1938, après l'exil forcé du psychanalyste à Londres. Elle y est toujours aujourd'hui, conservée par le Freud Museum. Il a donc suffi, si l'on peut dire, d'en transférer une partie à Paris pour que la comparaison devienne possible, d'une vitrine à l'autre.
OBSESSIONNELS ET INSATIABLES
Les points communs sont flagrants : le sculpteur et le savant sont des acheteurs obsessionnels et insatiables, des accumulateurs auxquels l'idée d'un échange ou d'une quelconque spéculation financière est absolument étrangère. Ils acquièrent pour s'entourer de ces oeuvres, pour vivre avec elles. Comme Picasso quand il rassemble des sculptures africaines, ils se soucient moins de la parfaite conservation d'une pièce et de sa rareté que de sa puissance de suggestion et de son intérêt intellectuel et artistique.
Rodin ne cherche pas des chefs-d'oeuvre de marbre et de bronze en excellent état : il leur préfère des fragments, des débris même, des vases cassés, des bras séparés des torses et des mains séparées des bras. Ce sont pour lui des objets d'étude et de travail, qu'il peut toucher à sa guise et qu'il peut même réemployer : dans des coupes grecques ou campaniennes, il place des naïades de plâtre. Sa sculpture et l'art antique se rejoignent alors matériellement, au-delà des siècles, comme si Rodin prolongeait naturellement l'idée et l'émotion du potier antique - comme si les deux s'accordaient sans la moindre difficulté.
Il se peut qu'il ait été parfois contraint de borner ses désirs à ce qu'il était en mesure de payer, et donc de se contenter de fragments, mais l'explication financière paraît insuffisante, tant est visible sa jubilation chaque fois qu'il s'approprie un objet antique et l'intègre à sa création. A l'inverse, il ne cherche pas à retrouver le poli d'un marbre grec ou la patine d'un bronze romain. S'il aime à assimiler, il se refuse à pasticher. L'exposition montre tout cela, et rappelle en passant ce qu'a de prodigieux l'oeuvre de Rodin dessinateur, tenté par toutes les expériences, les abréviations anatomiques les plus rapides, les indécences les plus érotiques.
Ce point aurait pu faire office de transition entre Rodin et Freud. Mais non : ce dernier ne s'est pas spécialisé dans les symboles sexuels. Très peu de phallus, très peu de nymphes nues et encore moins de satyres dans son cabinet de consultation et sur son bureau. La diversité des civilisations et des arts l'intéresse bien plus : un sphinx italien du IVe siècle av. J.-C., un bodhisattva ming, une Artémis hellénistique, un portrait du Fayoum, un bronze étrusque...
ANTHROPOLOGUE ET FURETEUR
Alors que Rodin demeure fidèle aux trois civilisations méditerranéennes les plus connues - Egypte, Grèce et Rome -, Freud se risque vers le Proche-Orient, l'Asie, l'Amérique précolombienne, et jusqu'en Nouvelle-Guinée. Il collectionne en anthropologue et en fureteur. S'il se plaît à comparer la psychanalyse à l'archéologie, puisqu'il s'agit dans les deux cas d'accéder à des couches profondes, il collectionne sur un mode bien différent : non pas en s'enfonçant au plus enfoui d'une culture, mais en voyageant de l'une à l'autre et d'un temps à un autre. Peut-être est-ce pour cette raison que Rodin ne l'a guère intéressé : parce qu'il le trouvait un peu trop classiquement européen à son gré.
"La Passion à l'oeuvre : Rodin et Freud collectionneurs",
Musée Rodin, 79, rue de Varenne, Paris-7e. M° Varenne.
Du mardi au dimanche, de 9 h 30 à 16 h 45. Tél. : 01-44-18-61-10. 6 €. Jusqu'au 22 février.


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