Cultura: Sur les chemins de l'estampe
En 1858, le pays a dû, bon gré mal gré, se rouvrir aux influences étrangères. Le japonisme et les estampes ont investi l'Occident. Les écrivains et les impressionnistes se passionnent pour l'ukiyo-e, ces images d'un monde éphémère (ou flottant). Le département des estampes et de la photographie de la BNF abrite six mille estampes, l'un des ensembles les plus importants d'Europe, constitué à partir du XIXe siècle, dans lequel il n'a pas été simple de choisir les cent cinquante oeuvres présentées par les deux commissaires, Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard.
Objectifs atteints : redonner une nouvelle fraîcheur à des chefs-d'oeuvre fatigués par le poids de la célébrité ; rester au plus haut niveau tout en se livrant à un travail de pédagogie quasi acrobatique ; expliquer cette brève aventure, tout en gardant l'esprit, la spontanéité apparente, la drôlerie et les codes des estampes. On a presque tout oublié des chemins de l'estampe. On en retrouve le sens par sa version japonaise et complexe, procédé de gravure sur bois, qui peut être coloré par de nombreux passages, impliquant des repérages difficiles. Pour en expliquer la technique, deux plaques originales sont exposées, l'une de Kitagawa Utamaro (1753-1806), l'autre d'Andô Hiroshige (1797-1858), et tout un arsenal d'outils fait un sort à nos possibles hésitations.
La suite avance comme une série de vagues homogènes, qui brassent et croisent les six grandes sources d'inspiration des artistes. D'abord, le théâtre - et le sumô. Retenons-en, pour sa composition pittoresque, une représentation (1790) de théâtre kabuki, signée Toyokuni, dans laquelle les spectateurs portent une attention modérée à la gestuelle des comédiens sur scène. Ou l'acteur Mitsutomoe, jouant, vers 1760, sous les burins de Kiyomitsu, le rôle de Tomoe-Gozen, héroïne devenue samouraï.
Un degré au-dessus dans la vivacité, l'espièglerie, le charme, et l'on passe au royaume des femmes, saisies dans leur vie quotidienne dans le quartier des plaisirs d'Edo. Utamari, Eishi, Harunobu nous entraînent dans un plongeon risqué. La parodie et le jeu d'esprit sont la troisième source d'inspiration. Ici, les mystères d'une calligraphie encore directement issue de l'écriture chinoise conduisent à une perplexité déroutante. Quatrième source et délicieux tableaux : l'amour sous ses formes les plus instructives. Les gravures érotiques exposées sont si désarçonnantes qu'on en oublierait bites et culs - appelons un chat un chat - sans la taille que leur donne le souci pédagogique des artistes.
PAYSAGE, FAUNE ET FLORE
Deux morceaux de bravoure : une gravure supposée anonyme de Katsukawa Shunshô, tirée du Coucou cosmique (1788), où l'on regarde avec délice le chat jaloux. Et le Rouleau de la manche (vers 1785) de Torii Kiyonaga, préfiguration graphique des plus torrides séquences du cinéma, montré pour la première fois.
La "crypte" rassemble principalement, sous les signatures de Katsushika Hokusai (1760-1849), le plus célèbre des artistes japonais, et son cadet, Hiroshige, les deux autres grands domaines d'inspiration : le paysage, et la faune et la flore. Le meilleur est exposé, dans des séries si souvent rééditées et si familières qu'elles permettent de mesurer la distance entre l'estampe et les séries imprimées.
Cette exposition à tiroirs peut être prolongée en consultant le site de la BNF et plusieurs ouvrages qui ramènent à l'origine historique et au présent des mangas contemporains.
"L'Estampe japonaise, image d'un monde éphémère", Bibliothèque nationale de France, 58, rue de Richelieu, Paris-2e. Mo Bourse. Tél. : 01-53-79-49-49. Jusqu'au 15 février. Du mardi au samedi de 10 heures à 19 heures ; le dimanche de 12 heures à 19 heures. De 5 € à 7 €. Catalogue, sous la direction de Gisèle Lambert : 340 p., 39 €. http://expositions.bnf.fr/japonaises


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