Fotografía: "L'apartheid m'a fait photographe"
D'abord photojournaliste, Guy Tillim s'est imposé, avec des images mélancoliques aux couleurs sourdes, comme un maître du documentaire. Il donne de l'Afrique une vision complexe et ambiguë.
Vous avez grandi sous l'apartheid. En quoi cela a-t-il influencé votre carrière ?
L'apartheid est ce qui m'a fait photographe. J'ai grandi dans un milieu anglophone, étudié dans une école blanche. A 20 ans, il m'était impossible de ne pas entrer en conflit avec la génération d'avant et avec le racisme institutionnalisé. La photo était un moyen de voir ce qui se passait au-delà des frontières de mon milieu.
Pourquoi avoir travaillé sur le centre de Johannesburg ?
Je voulais enregistrer les changements de la ville où j'ai grandi. Mais faire un portrait de Johannesburg n'aurait donné qu'un puzzle absurde. Je me suis concentré sur le centre, que les lois réservaient autrefois aux Blancs. Avec la fin de l'apartheid, les Noirs sont arrivés pour chercher du travail, commencer une nouvelle vie. La ville est devenue africaine, avec des marchés dans la rue, richesse et pauvreté qui se côtoient, la violence...
Les Blancs apeurés sont partis recréer des ghettos en banlieue. Les tours ont été confiées à des agents véreux qui ont encaissé les loyers et laissé les bâtiments se dégrader. Jusqu'à ce que les autorités décident d'expulser tout le monde et de reconstruire.
Comment avez-vous pu vous faire accepter dans ces tours ?
Comment photographier la pauvreté, les expulsions ?
Vos photos ne sont pas spectaculaires, elles montrent des espaces intimes ou des objets.
Je me suis intéressé à des objets symboliques, qui rendent les choses plus humaines. La blouse blanche immaculée qui reste dans l'armoire après une expulsion appartenait à une infirmière : elle avait un emploi, une vie ici. Le cheval en plastique était celui d'un enfant qui est mort de tuberculose.
D'où est venu le titre de la série "Avenue Patrice-Lumumba" ?
Dans nombre de villes africaines, il y a une avenue qui porte le nom du leader nationaliste congolais. Il voulait rompre avec le système mis en place par la colonisation. Ce rêve a été brisé. Dans six pays d'Afrique, je me suis intéressé aux bâtiments modernistes hérités de l'époque coloniale. Sans faire un travail historique : mes images ne parlent pas d'architecture, mais d'identité.
A quoi ces bâtiments servent-ils aujourd'hui ?
En général à la même chose qu'avant. Le nouvel Etat n'a fait que se loger dans la coquille vide, contrairement à ce qu'espérait Lumumba. Mais il faut bien commencer quelque part. En Afrique, aujourd'hui, le réflexe, c'est d'en appeler à l'africanité. C'est une erreur. Ces monuments sont devenus africains. Avec leur aspect visionnaire, inapproprié, brillant.
Sur vos images, ces bâtiments décrépits ont un côté absurde, déplacé. Pourquoi continuent-ils de détonner aujourd'hui ?
L'architecture moderniste se voulait sans référence au passé, sans bas-relief, uniquement tournée vers le futur. Or ils sont devenus des monuments ! C'est d'une ironie terrible. Ils portent une mémoire en eux. Ils fournissent des lieux de choix pour artistes et écrivains, car leur identité est en transition. C'est cette scène de théâtre que j'ai photographiée.
Guy Tillim. Fondation Henri Cartier-Bresson, 2, impasse Lebouis, Paris-14e. Mo Gaîté. Tél. : 01-56-80-27-00. Du mardi au dimanche, de 13 heures à 18 h 30, samedi à partir de 11 heures ; nocturne gratuite le mercredi. De 3 € à 6 €. Jusqu'au 19 avril.

Comentarios