Opera: "Lady Macbeth", chef-d'oeuvre de Chostakovitch interdit par Staline
Comme pour Eugene Oneguine, de Tchaïkovski, importé du Bolchoï en début de saison (Le Monde du 11 septembre 2008), le bonheur était annoncé : une mise en scène faite autour de la musique, une musique transcendée par la scène. Avec une palme pour la soprano néerlandaise, Eva-Maria Westbroek, belle voix aussi puissante et généreuse que son physique sculptural et son histoire tragique : Katerina Ismaïlova se suicidera sur les routes de Sibérie, après avoir empoisonné son beau-père, assassiné son mari, épousé son amant et noyé sa rivale. A ses côtés, le Sergueï de Michael König, rustre gouverné par ses sens et imposteur madré, fait froid dans le dos.
Cette partition âpre, vénéneuse, dissonante, brutale, déplut à Staline au point qu'il en orchestra la chute à l'aide d'un article paru dans La Pravda le 28 janvier 1936 sous le titre "Le Chaos remplace la musique". L'oeuvre y était décrite comme "pornophonique", capable de perturber "les fonctions psychophysiologiques de l'homme". Le chef d'orchestre allemand, Hartmut Haenchen, en a déployé les fastes cuivrés. Mais il en a par trop gommé les aspérités, anticipant en quelque sorte l'esprit de la seconde mouture poststalinienne de 1963, lorsque après vingt-cinq ans d'interdiction soviétique, Chostakovitch avait fait renaître sa Lady Macbeth assagie sous le nom d'Ekatarina Ismaïlova.
MAISON DE POUPÉE
Le metteur en scène autrichien, Martin Kusej, est dans la veine esthétique du théâtre moderne allemand de l'après-guerre. Sa Carmen berlinoise, frappée au marbre gris de Mérimée, n'avait ni convaincu ni impressionné (Le Monde du 12 mai 2007). Pas plus que le Don Giovanni salzbourgeois de 2002, nihiliste et grand coureur de jupons en petites culottes (Le Monde du 30 juillet 2002).
Cette fois, Kusej et Chostakovitch sonnent juste. Cruauté des hommes, frustration des femmes : la descente aux enfers de cette Emma Bovary russe illettrée, dont l'histoire - tirée d'une nouvelle de Nicolas Leskov d'après un fait divers, le trash en plus, les romans en moins -, est une mise en abîme de l'enfermement. Encagée dans les parois d'une maison de poupée en Plexiglas, puis dans une robe de mariée, enfin, dans les fers qui la conduisent au bagne, Katerina se tuera pour avoir appartenu à cette caste d'humiliés et offensés, dont Chostakovitch prend ici le parti : "Moi, j'ai vu en Katerina Ismaïlova, une femme énergique, douée, belle, qui meurt dans un cadre familial morbide et oppressant, dans la Russie bourgeoise et féodale".
Lady Macbeth de Mzensk, de Chostakovitch. Avec Eva-Maria Westbroek, Michael König, Vladimir Vaneev, Ludovit Ludha, Martin Kusej (mise en scène), Martin Zehetgruber (décors), Heide Kastler (costumes), Reinhard Traub (lumières), Orchestre et choeurs de l'Opéra national de Paris, Hartmut Haenchen (direction).
Opéra Bastille, place de la Bastille, Paris-12e. M° Bastille. Le 17 janvier. Prochaines représentations les 22, 28, 30 janvier à 19 h 30, le 25 janvier à 14 h 30.
Tél. : 08-92-89-90-90. De 7 à 138 euros. Diffusion sur France Musique le 7 février à 19 h 30. www.operadeparis.fr


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