Arte: De Chirico? Trouver ses oeuvres pour les exposer est un casse-tête
Détail révélateur: il a été impossible de faire circuler cette rétrospective De Chirico dans un autre musée à l'étranger. Les demandes ne manquaient pas. Mais les propriétaires qui ont accepté de "perdre" leurs tableaux pour quatre mois ne supportaient pas que l'absence dure trois mois de plus.
Ces réticences s'étendent désormais à tous les artistes. Et, de plus en plus, on entend: "C'est la dernière fois que l'on peut réunir tant d'oeuvres !" Les assurances et coûts de transport n'arrangent rien et les budgets ne sont pas extensibles - 1,1 million d'euros ici.
Mais le cas De Chirico présente une particularité très rare qui aggrave la situation : l'oeuvre est divisée en deux parties de longueur et de célébrité extrêmement inégales. La première est fulgurante. Elle dure de 1913 au début des années 1920 : paysages aux perspectives anormales, natures mortes hermétiques. Apollinaire célèbre l'étrangeté dès 1914 et Breton voit en De Chirico le précurseur du surréalisme.
Chacune de ces toiles est estimée entre 20 et 30 millions de dollars. Convaincre les musées de les prêter est rude, tant le public les aime. Il y en aura néanmoins à Paris une vingtaine, dont certaines " jamais exposées jusqu'ici", assure Fabrice Hergott. Elles viennent de musées à Sao Paulo, Osaka, Stuttgart ou Londres, mais aussi de collections privées, qui veulent demeurer anonymes, à l'exception de la Rothschild Family Collection de New York.
PALAIS À ROME OU MILAN
A l'admiration universelle pour le premier De Chirico s'oppose la détestable réputation de l'oeuvre des années 1920 à la mort du peintre, en 1978. L'artiste s'engage alors dans une suite de métamorphoses et de virevoltes, pastichant, parodie Raphaël, Titien, Rubens, Guardi, Courbet et lui-même, multiplie les hybridations de styles, affirme la supériorité de l'art ancien sur l'art moderne. Fureur de Breton. Aragon, Eluard, Péret couvrent d'insultes le pire renégat de la modernité.
Bien des historiens les ont suivis. En 1983, quand eut lieu au Centre Pompidou la dernière rétrospective française, elle n'allait pas plus loin que les années 1920. "Je ne crois pas qu'un artiste qui a été aussi fulgurant puisse devenir totalement négligeable", réplique Fabrice Hergott, reprenant à son compte l'évolution du regard sur De Chirico depuis une décennie.
Problème : les toiles emblématiques de cette époque ne sont pas dans des musées - ils n'en ont pas voulu - mais dispersées chez des collectionneurs privés. Il a fallu les retrouver. " Travail de réseau, explique Hergott. Un amateur en nomme un deuxième et ainsi de suite, de fil en aiguille." Il suffit de consulter le catalogue : les toiles de la seconde période qui n'ont pas été prêtées par la Fondation Giorgio et Isa De Chirico, établie à Rome, sont issues sans exception de collections particulières, sans mention des noms ni même des lieux.
Secret de rigueur : les propriétaires tiennent à demeurer inconnus. Les responsables du musée parisien ne les ont même pas rencontrés. Ils ne savent pas leurs noms, ne savent pas plus où ils habitent... C'est la Fondation De Chirico qui a servi d'intermédiaire. Et qui se montre discrète. On apprendra juste qu'il y a beaucoup d'Italiens parmi ces collectionneurs. On s'en doutait : De Chirico est une légende dans la Péninsule. On imagine des palais à Rome et à Milan, des salons opulents...
Le résultat offre des surprises: " Nous avons trouvé chez des privés des choses invraisemblables, raconte Fabrice Hergott. Des choses que je n'imaginais pas, que personne n'a jamais vues. Le Caprice vénitien, par exemple. Stupéfiant". "Incroyable", confirme Jacqueline Munck, qui précise les dimensions du monstre : 2,5 m de haut, 3,5 m de large.
Ces découvertes ont compliqué la situation : certains conservateurs et collectionneurs qui prêtent des oeuvres de la première période rechignent à les voir à proximité des autres, qu'ils tiennent toujours pour inacceptables. " Aucun prêt ne nous a été refusé pour cette raison, tempère M. Hergott. Mais des prêteurs se sont montrés, disons, moins bienveillants. Déroutés par notre choix. On peut les comprendre : il y a là des tableaux qui sont des attentats contre tout consensus artistique. De Chirico se fichait du point de vue des autres. Il y a une forme de folie chez lui et son oeuvre apparaît comme une énigme - ou un piège. Une suite de chausses-trappes." La rétrospective réunit 170 chausses-trappes.
"Giorgio De Chirico, la fabrique des rêves".
Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris-16e. Du 13 février au 24 mai. Catalogue, 360 p., 39 €.


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