Arte: Plasticien, photographe, Jean-Luc Moulène affiche la nécessaire diversité de ses pratiques
En dépit de la netteté de l'accrochage et des parentés formelles qu'il suggère - salles placées sous le signe de la courbe, de la station verticale ou de la cristallisation -, le parcours peut déconcerter. Où est la cohérence entre une photo de l'actrice Jeanne Balibar nue et hilare sur fond jaune citron etle dessin d'un renne presque préhistorique ? Entre une sphère armillaire faite de cercles découpés dans des bassines en plastique rouge, l'image d'un chef de rayon à genoux devant un étal de supermarché, et Sphinx, nu d'une jeune femme à quelques semaines de son accouchement ? La réponse est dans la relation entre le titre et l'oeuvre. La danseuse Julia Cima, enceinte, lui ayant proposé de poser, Moulène a vu aussitôt, raconte-t-il, comment, selon quel angle, ce nu ferait surgir le fantôme du sphinx - ou de la sphynge, ce monstre féminin fabuleux vaincu par Œdipe.
UNIVERSALITÉ ET INTEMPORALITÉ
L'homme maladroitement agenouillé devant son étal éclairé de néon devient à la fois un atlante déchu et le type même du petit chef grotesque. Les structures anguleuses naissent dans une zone équivoque où ce qui est naturel et ce qui est humain, l'architecture et la chimie, se rejoignent.
Dans les villes, les débris et les ombres font surgir à l'improviste des idées de destruction. A l'inverse, inexorablement, le cercle demeure le symbole de l'incompréhensible ordre céleste.
Sans cesse, avec une justesse du regard et du geste impeccable, Moulène détecte, dégage, précise ou fabrique objets et images dans lesquels s'agrègent des explications, des références, des bribes de récits, des traces de mythes. Dans ses dessins, il recherche les formulations graphiques de l'équilibre, du chaos, du végétal ou du minéral. Même démarche dans les photos : dans chacune une allégorie transparaît, du désir, de la mort, de l'ennui ou de la misère. Renversant le cliché de deux SDF allongés près du pont d'Austerlitz, Moulène les change en anges en suspension - la surprise est totale, la métamorphose d'une ironie amère.
L'artiste est donc celui qui force à voir mieux le monde. Moulène appelle cette activité "un matérialisme par la voie des mystères". Ayant moulé cinq doigts, il les a disposés en étoile, réunis par leurs extrémités. La sculpture, noire, se nomme Cinq concentrés concentriques. La notion de concentration est en effet celle qui définit le mieux ce travail polymorphe, parfaitement cohérent et constamment intense.
Carré d'art, Place de la Maison Carrée, 30000 Nîmes. Tél. : 04-66-76-35-70. Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures Entrée : 5 €. Jusqu'au 3 mai.
Philippe Dagen


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