Cine: L'étrange univers de David Fincher
Créé le 04 février 2009
Si "nous sommes sentimentaux lorsque nous accordons à nos personnages plus de tendresse que Dieu ne leur en accorde", ainsi que l'écrivit J.D. Salinger, alors David Fincher est indéniablement un cinéaste sentimental – du moins l'est-il devenu. L'Etrange Histoire de Benjamin Button, mélo bigger than life, est une oeuvre à part dans la filmographie plutôt homogène de son auteur, prolongeant, tout en lui donnant une nouvelle inclinaison, le virage entamé par Zodiac en 2007.
A la vue du mastodonte – environ 2 h 40 à filmer principalement des visages et des rides –, une question brûle les lèvres : comment le fils de pub des rugissantes nineties, le clippeur star de Madonna, George Michael ou Michael Jackson, comment lui, le cinéaste manipulateur, spécialiste des récits gigognes et thrillers acérés (Se7en, Fight Club, Panic Room...), a-t-il pu donner naissance à un film aussi lyrique ?
Difficile d'y apporter une réponse simple, et ce n'est pas Fincher, jamais très à l'aise en interview, surjouant son rôle d'auteur hollywoodien mystérieux et inconscient de ses effets, qui nous éclairera : "Ah bon, vous trouvez que mes deux derniers films sont différents des précédents ? Je ne sais pas, je n'en ai pas conscience personnellement. Pour Benjamin Button, Zodiac ou les autres, c'est la même chose : j'entame chaque projet séparément, en me demandant quel style convient le mieux et plaira le plus au public. C'est aussi simple que ça."
Encore plus surprenante que cette volonté affichée de plaire au public (à l'heure où il est favori des oscars avec treize nominations) est l'apparente déférence de Fincher vis-à-vis des studios, lui qui en fut toujours un trublion notoire : d'Alien 3, pour lequel il vécut le refus du final cut comme un traumatisme, au point de refuser par la suite toute commande liée à une franchise, aussi prestigieuse fût-elle (Spider-Man, Batman Begins, Mission: Impossible III…), jusqu'à son dernier film où budget (150 millions de dollars avancés, fait rare, par deux majors) et durée conventionnels furent allègrement dépassés. Aujourd'hui pourtant, il n'hésite pas à affirmer : "Les studios sont constamment tenus de satisfaire les goûts du public, comme une vache qu'on traîne avec un anneau dans le nez. Et moi, on me demande de rendre des comptes : c'est la seule règle qui vaille. On peut s'en émouvoir, mais c'est comme ça."
Assagi Fincher ? Possible. Mais ces quelques retournements circonstanciels ne sauraient expliquer sa mue. Pour en comprendre l'origine, il faut remonter le temps, comme le cinéaste nous y invite lui-même en préambule de son dernier film, avec son histoire d'horloge avançant à rebours. En 1993, juste après Alien3, Fincher réalise ainsi pour Madonna le clip de la chanson Bad Girl, racontant l'histoire d'un ange (joué par Christopher Walken perché sur une grue de tournage, idée aussi belle qu'incongrue) qui enquête sur le meurtre d'une coureuse d'hommes (Madonna), victime d'un maniaque sexuel.
Pour ce faire, il remonte les aiguilles de sa montre afin de revivre les événements et tenter, en vain, d'en infléchir la marche. Bien que Fincher, en bon gardien de ses secrets, s'en défende ("C'était juste un clip, pas très réussi d'ailleurs"), il est frappant de voir que certains de ses motifs essentiels sont déjà là, notamment l'idée de remonter le temps pour conjurer la mort. Avec ce remake jivaro d'un film de Richard Brooks, A la recherche de Mr. Goodbar, le jeune réalisateur démontre un art du storytelling saisissant et un sens plastique évident, mais, comme bon nombre de clippeurs, il se cadenasse derrière sa brillance formelle dès qu'il passe au format long.
C'est ainsi que tous ses films de la décennie suivante (Se7en, The Game, Fight Club, Panic Room) revêtent la forme d'un Rubik's Cube : complexes, énigmatiques, ingénieux, obsessionnels mais irrémédiablement fermés sur eux-mêmes et incapables de rivaliser avec la densité humaine des chefs-d'oeuvre qui les inspirent (ceux de Kubrick, Hitchcock, Lang). Fincher affirme d'ailleurs, non sans une grosse pointe d'ironie qui fait son charme, que la confrontation des idées à la réalité n'est pas son fort : "Les tournages sont pénibles, vous savez : il faut se lever tôt, se coucher tard, transpirer beaucoup, et surtout, surtout, faire un tas de compromis. J'adore travailler avec les acteurs, mais à condition qu'ils prennent plaisir à jouer. Je ne supporte pas les acteurs qui font la gueule, qui râlent pour un oui ou pour un non, parce qu'il faut rejouer une scène, parce qu'une ligne de dialogue a changé… On nous donne des millions de dollars pour faire un film, il est normal d'épuiser toutes les options, non ? C'est pour cette raison que Brad (Pitt) est parfait : il ne se plaint jamais."
Il serait toutefois injuste de limiter le cinéaste à une figure de petit malin, autiste et désabusé ; plutôt un homme pressé, trop pressé, traquant au fil de son oeuvre une certaine harmonie (des hommes entre eux, des hommes et de la société) mais ne lui laissant pas le temps d'éclore. Cinéaste maniériste, chez qui le monde et son image finissent naturellement par se confondre, il abhorre le cynisme et la facticité de son époque, et lorsqu'il semble s'y couler, c'est pour mieux les pourfendre – Fight Club étant le film où s'exprime le plus clairement, et aussi le plus maladroitement, cette tendance. Demeure chez lui une ambiguïté irréductible face à l'image, entre iconolâtrie publicitaire des années 80 (avec James Cameron et Ridley Scott comme pères) et iconoclastie judéo-chrétienne le reliant d'une certaine façon à la génération des seventies (Scorsese, De Palma, Coppola).
Ce conflit, irrésolu, rend son cinéma passionnant et lui permet de déployer au moins une grande scène dans chacun de ses films, capable d'en briser la logique forclose, les ouvrant sur le monde, et libérant, in fine, les personnages de leur névrose : Michael Douglas sautant d'un toit dans The Game, Edward Norton prenant la main d'Helena Bonham Carter devant les tours en flamme de Fight Club, Jodie Foster pulvérisant des caméras de surveillance dans Panic Room… Quant à la série Alien, dont il a réalisé le troisième opus et qui a toujours su condenser l'esthétique de son époque, elle cristallise par son évolution la problématique fincherienne : on passe du champ de bataille permanent de James Cameron à l'espace carcéral propre au cinéma de Fincher, dont Ripley ne s'échappe que par la mort sacrificielle, les bras en croix."Si mes films sont des contes, ce serait davantage des contes de Grimm que des contes de fées : les actes y ont des conséquences", résume Fincher. Pour cette raison, chaque film résonne comme une mise à l'épreuve pour les personnages. Pressés par le temps, toujours en retard sur l'intrigue (le compte à rebours de Se7en, la machination de The Game), ils prennent de mauvaises décisions et courent à leur perte, avant de comprendre que tout n'est que vanité.
Avec Zodiac pourtant, quelque chose change, profondément : Fincher offre enfin du temps à son héros (le cartoonist introverti interprété par Jake Gyllenhaal finit par résoudre l'enquête des années après que tout le monde a jeté l'éponge) et à ses spectateurs (le film durant 2 h40). Et pour la première fois, le temps n'est pas qu'une perte, c'est aussi un gain ; il rend certes la justice caduque (preuves et témoignages effacés), mais permet à la vérité d'advenir. Et c'est bien de cette nouvelle dialectique qu'est né Benjamin Button. Ce dernier, joué par Brad Pitt, n'est pas en retard, et ne peut l'être : placé d'emblée hors du temps objectif, il se laisse porter par les événements et glisse sur la vague de l'histoire sans jamais s'y cogner (sauf, littéralement, lors de l'épisode du sous-marin nazi).
Il y a chez lui une féroce aptitude au bonheur mêlée de la conscience aiguë de son issue tragique, et c'est cette tension permanente qui donne au film sa plénitude mélodramatique. Les chromos qui en découlent libèrent des flots de mélancolie sans égal dans le cinéma américain contemporain. Sauf peut-être chez James Gray, grand ami de Fincher ayant décidé, lui aussi, d'abandonner le cinéma de genre pour la romance, ou chez leur parrain commun et autre maître du temps, Francis Ford Coppola. Invité à la table des grands, Fincher a, c'est certain, décidé d'y être à l'heure.
David Fincher en six films
Aliens3 (1992)
Premier blockbuster : accueil public et critique frisquets, et grosse colère contre la Fox qui lui refuse le final cut.
Se7en (1995)
Première collaboration avec Brad Pitt et immense carton, définissant les canons du serial killer movie pour les dix années à venir.
The Game (1997)
Tout le monde est déçu, à juste titre, par ce thriller manipulateur un peu vain, avec le roi du genre, Michael Douglas.
Fight Club (1999)
Brad Pitt est le héros négatif d'un film culte et violent qui fait polémique aux Etats-Unis : facho ou anarcho ? Ni l'un ni l'autre, juste ado.
Panic Room (2002)
Avec son plan-séquence frimeur, à travers serrure et anse de cafetière, Fincher aggrave son cas auprès des cinéphiles. Reste cependant un plaisir posthitchcockien, purement théorique.
Zodiac (2007)
Plus personne ne l'attendait et il fait l'unanimité à Cannes avec ce film sublime, réponse enfin adulte à Se7en.
http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/article/letrange-univers-de-david-fincher/


Comentarios
Grazie, communque.
J.G.
en todo caso este sitio está hecho en Chile, no en Italia ; )
saludos desde el sur de América
saludos