Arte: Oublions un peu la sculpture de Rodin, célébrons celle de Wilhelm Lehmbruck
Il faut de l'attention pour mesurer les différences de style et la manière dont chaque artiste agit avec le métal ou la pierre, aime les surfaces accidentées ou lisses, obéit aux proportions anatomiques ou les altère. La présentation d'"Oublier Rodin ?", soutenue par une scénographie aux constructions écarlates, aide le visiteur à distinguer entre ces caractères matériels et formels.
Ces distinctions sont décisives: l'histoire est celle d'une évolution qui conduit du modelé gestuel et expressif de Rodin aux constructions par volumes réguliers et géométrisés de Brancusi.
Entre ces extrêmes, il existe nombre de solutions intermédiaires : la monumentalité héroïque de Bourdelle et celle, lascive, de Maillol, la rigueur architecturale de Duchamp-Villon, les premiers signes d'un ordre issu du cubisme chez Archipenko ou le passage par l'archaïsme d'Epstein, Gaudier-Brzeska et Manolo Hugué.
Les prêts nécessaires ayant fait défaut, Picasso manque à la démonstration - ce qui est gênant étant donné l'importance de ses expériences sur le bois, la taille et l'assemblage à partir de 1907. L'absence de Derain n'est pas moins regrettable.
LOIN DU PRATICIEN DE LA FONTE
Mais "Oublier Rodin?" a un mérite qui fait oublier ces lacunes. Le héros de l'exposition n'est ni Rodin, ni Maillol, ni Bourdelle, mais Wilhelm Lehmbruck, sculpteur allemand que l'on connaît à peine en France, bien qu'il ait vécu à Paris de 1910 à la guerre et ait fréquenté tous ceux que l'on vient de citer.
Or Lehmbruck est l'un des plus grands de cette période, que ce soit par le plâtre, le ciment et le bronze ou par le dessin et la gravure. Il est légitime qu'il occupe près d'un tiers du parcours : non seulement parce qu'il se sépare de Rodin et de ses élèves par une stylisation fluide et sinueuse qui lui est propre, mais encore parce que ses torses féminins, sa Grande Songeuse, son grand nu masculin, se dégagent des oeuvres qui les entourent avec une aisance évidente.
Si certains parmi ses confrères donnent parfois l'impression pénible de concevoir la sculpture comme un métier - il faut du nu, du bronze, il faut que ça puisse faire office de monument... -, Lehmbruck n'a que faire de ces habitudes et exigences professionnelles. Bien plus que des praticiens de la fonte, il est proche, par sa poétique et sa mélancolie, d'un De Chirico. Accablé par la guerre, dépressif, Lehmbruck s'est suicidé en 1919, à 38 ans.
En toute logique, Wilhelm Lehmbruck est la figure principale du catalogue qui accompagne l'exposition. C'est loin d'être la règle dans les musées, mais cette fois il s'agit d'un ouvrage précieux par les textes qu'il contient, d'une grande qualité scientifique - les relations artistiques franco-allemandes tiennent une place majeure, puisqu'il en était ainsi avant la première guerre mondiale.
Le livre est également très riche en documents méconnus, photos rares.Irréprochable enfin, la qualité de reproduction des oeuvres, d'impression et de mise en page : autant d'éléments que l'on ne rencontre plus guère dans ce type de publication.
"Oublier Rodin? La sculpture à Paris, 1905-1914". Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris-7e. Tél. : 01-40-49-48-14. Du mardi au dimanche de 9 h 30 à 18 heures ; jeudi jusqu'à 21 h 45. Entrée : 8 €. Jusqu'au 31 mai. Catalogue : Orsay/Hazan/Fondation Maffre, 330 p., 42 €.


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