Cultura: Quoi de neuf? Montaigne!
Ensuite, on ne va plus à contresens : en effet, la langue du XVIe siècle réserve des chausse-trapes. Elle n'est pas encore fixée. Le français "s'écoule tous les jours de nos mains et depuis que je vis s'est altéré de moitié", écrit notre philosophe. D'autant qu'il affectionne les mots qui ne tiennent pas leur sens - sinon du seul contexte -, ceux qui sont équivoques : curiosité, raison, âme, folie, fantaisie, humeur, sagesse... Le vague terminologique fait le bonheur de l'écrivain qui, comme le souligne justement Hugo Friedrich (Montaigne, Gallimard, "Tel" n° 87), met à profit l'incertitude du vocabulaire contemporain.
Enfin, les citations latines qui charpentent le livre et "rehaussent son sujet" - "Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse" -, sont traduites dans le corps du texte, à la suite; c'est essentiel car leur lecture directe ne laisse plus s'échapper leur commentaire, qui, pour part, fait le sel des Essais.
Au sujet de ces "emprunts" dont l'origine est quelquefois sucrée, Montaigne avoue, non sans malice : "Dans les raisonnements et les idées que je transplante dans mon sol et que je fonds avec les miens, j'ai volontairement omis parfois d'en indiquer l'auteur pour tenir en bride la légèreté de ces critiques hâtives qu'on lance sur toutes sortes d'écrits, notamment sur des oeuvres récentes d'hommes encore vivants, et écrites dans notre langue vulgaire, langue qui permet à tout le monde de parler de ces oeuvres et qui semble démontrer que leur conception et leur dessein sont également vulgaires. Je veux que ces gens-là portent une nasarde à Plutarque sur mon nez et qu'ils se brûlent à injurier Sénèque en moi."
LANGUE VERNACULAIRE
La langue vulgaire que "parle" l'ancien maire de Bordeaux est la langue vernaculaire - qu'il est le premier grand penseur à utiliser -, cette langue mobile qui donne de la fluidité à son style. Ce style, justement, qui ne doit pas couper la réflexion, l'entamer, la brider : "Quand j'ois quelqu'un qui s'arrête au langage des Essais (...) j'aimerais mieux qu'il s'en tût. Ce n'est pas tant élever les mots, comme c'est déprimer le sens." Parti pris ? Sans doute. La pensée se promène, alors Montaigne promène son jugement "tel sur le papier qu'à la bouche". Le style, ici, c'est la géographie du tempérament : aux vallées de l'expérience sceptique succèdent les plaines du doute radical, hyperbolique. Ce qui compte, c'est de tenir son horizon : "La plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi."
Quoi de neuf? Montaigne. Voilà le message secret du philologue, dialectologue et médiéviste André Lanly, disparu en 2007, qui, pendant quinze ans, adapta en français moderne et non en français modernisé, Les Essais. Lanly, et c'est le tour de force, n'a pas touché à la structure de la phrase de Montaigne. Il a restauré des mots, non parce qu'ils manquaient, mais parce que leur couleur n'était plus visible pour l'oeil d'aujourd'hui, parce que leur intensité n'était plus perceptible. Alors il s'est attaché à leur donner un éclat nouveau ; il a restitué leur radiation, leur rayonnement.
Les Essais de Montaigne en français moderne
Adaptation d'André Lanly, Gallimard, "Quarto", 1 354 p., 29,50 €.


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