Debate: Le "Martyre" de Debussy, est-ce de la bonne musique?

La musique du Martyre de saint Sébastien (1911), écrite par Claude Debussy pour le mystère en cinq actes de Gabriele D'Annunzio, est-elle de la bonne musique, du bon Debussy ? Le 9 avril au Théâtre des Champs-Elysées, le Choeur de Radio France, l'Orchestre national de France et son directeur musical, Daniele Gatti, donnait cette partition souvent considérée, au mieux, comme une curieuse et intéressante parenthèse dans l'oeuvre de Debussy. L'interprétation peu concentrée, imparfaite (attaques, manque de justesse des vents, de cohésion des cordes) des musiciens de Radio France a reporté une fois encore la révélation attendue.
Mais sont-ils les seuls fautifs ? Le texte du Martyre est notoirement emphatique et fleuri, mais il n'est pas pire que celui, écrit également en français, par Oscar Wilde pour sa Salomé. Du reste, Debussy admirait D'Annunzio et ce fut une joie pour lui de monter ce projet pour le Théâtre du Châtelet à Paris, où l'oeuvre fut créée le 22 mai 1911 avec, dans le rôle du saint, Ida Rubinstein, fameuse danseuse des Ballets russes.

Si Debussy et D'Annunzio ont rêvé à une "oeuvre totale", il leur fallut travailler vite. Le musicien dut se résoudre à moins raffiner son travail que d'ordinaire, s'adjoignant même les services d'un assistant orchestrateur, le compositeur et chef d'orchestre André Caplet, qui dirigea la première.

Pour juger vraiment le Martyre, il faudrait oser le redonner dans sa forme première : un drame touffu de quelque quatre heures, au sein duquel la contribution de Debussy était une musique de scène sporadique. En réduisant le texte du Martyre et en le confiant au seul récitant, en "rapprochant" les pages musicales, l'oeuvre perd probablement en équilibre et en sens ce qu'elle gagne en "légèreté" et en rapidité d'exécution (1 h 10).

VOIX ÉTRANGLÉE

Une dimension importante, souvent gommée, est la volonté de Debussy de retrouver la pureté ogivale de l'ancienne polyphonie. On attend toujours qu'un choeur connaissant bien la musique de la Renaissance éclaire de manière autrement plus idoine cette dimension que ne le fait le Choeur de Radio France, qui chante mieux que dans le passé, mais qui reste insatisfaisant (les pianissimos anémiques et détimbrés des sopranos). Une clé probable à l'interprétation de cette musique n'a toujours pas été trouvée.

L'attraction de cette soirée était la présence d'Isabelle Huppert en récitante. On ne pensait pas devoir un jour écrire de cette comédienne fascinante qu'elle pût être mauvaise. Elle l'a été. Mal à l'aise, mal amplifiée, la voix trop haute, refusant l'emphase déclamatoire mais ne sachant trouver en ce cadre une vraie place vocale, elle a traversé la soirée comme un fantôme à la voix étranglée. A l'image du personnage qu'elle joue dans Villa Amalia, le film de Benoît Jacquot qui vient de sortir sur les écrans, elle est parvenue à se faire oublier.

"Le Martyre de saint Sébastien", de Claude Debussy. Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 9 avril. Diffusion sur France Musique le 13 avril à 20 heures.

Renaud Machart

Comentarios

Entradas populares