Cultura: Luc Tuymans, un artiste au coeur du problème belge

BRUXELLES CORRESPONDANT


Patience, sens politique aigu et dérision. C'est ce qu'il faut à Dirk Snauwaert, le directeur du Wiels, le Centre d'art contemporain ouvert à Bruxelles en 2006 après dix ans de péripéties. L'aventure n'est d'ailleurs pas terminée : doté de subventions aussi chiches qu'incertaines, plongé au coeur du "problème belge" - la superposition des pouvoirs d'une ville, d'une région, d'un Etat et de deux communautés -, le Wiels est, comme bien des choses en Belgique, un miracle quotidien.

Plutôt que de se lamenter, l'Anversois Luc Tuymans, 51 ans, l'artiste belge le plus cher du moment, a décidé de passer à l'acte. Peintre figuratif, membre du cercle des artistes bénéficiant d'une renommée internationale (Jan Fabre, Wim Delvoye et Jan De Cock - tous flamands comme lui), Tuymans a décidé de donner un coup de pouce au Wiels. D'abord, en entrant dans son conseil, ensuite, en abandonnant, pour la première fois depuis vingt ans, sa galerie anversoise, Zeno X, au moment de dévoiler un nouveau travail.

Tuymans présente à Bruxelles vingt nouvelles peintures sous le titre "Against the Day". Le Wiels est une ancienne brasserie aux gigantesques espaces blancs et gris. Ces deux couleurs sont en conformité avec des tableaux aux tons laiteux, aux motifs floutés comme des photos, peints par un homme qu'obsède la signification de l'image, préoccupé par le rapport entre ses sujets, la photographie, la mémoire et l'histoire.

"Against the Day" s'inscrit dans une oeuvre qui mêle l'introspection et la politique, le secret et l'explicite. Tuymans a d'abord exploré le thème du pouvoir, avec le nazisme, le nationalisme et la colonisation - en 2001, à la Biennale de Venise, il dévoilait une série sur le Congo belge.

Cette exposition vient clôturer une trilogie commencée avec "Les revenants", qui montraient comment les jésuites ont transformé l'utopie religieuse en instrument d'éducation élitiste. Le deuxième volet, "Forever", traitait du phénomène Disney, et de la façon dont l'industrie du divertissement a tué le rêve du divertissement.

TROP-PLEIN D'IMAGES

Dans ses tableaux dévoilés au Wiels, avant les Etats-Unis, où il est, comme en Chine, apprécié, Tuymans pousse à son paroxysme sa réflexion sur l'image. A partir de photos, de documents glanés sur Internet, sur son iPod ou à la télévision, il s'interroge sur la frontière entre le réel et le virtuel. L'effet est parfois raté, souvent saisissant. Dramatisant la banalité, banalisant le drame, Tuymans exprime un monde amoral, désorienté, malade d'un trop-plein d'images.

Le seul Belge exposé de son vivant à la Tate Modern de Londres signe étonnamment sa première apparition en solo dans la capitale de son pays. "La plupart des choses importantes me sont arrivées à l'étranger", confirme-t-il, content, de participer à une "renaissance" de l'art contemporain à Bruxelles.

Fermement attaché à une Belgique unie, il se présente comme "le dernier Belgicain", déplore le lancinant conflit entre Wallons et Flamands, qu'il juge "anachronique". Il redoute que les Flamands finissent par "perdre Bruxelles", "noeud européen, à deux ou trois heures de train des grandes capitales européennes, ce qui offre des perspectives formidables". Et si les Belges se séparent un jour, il ira, dit-il, payer ses impôts à Monaco...

D'ici là, il confrontera bientôt les arts contemporains belge et chinois dans le cadre d'une exposition au Musée Bozar de Bruxelles, réalisée avec l'architecte contestataire Ai Weiwei, et dévoilera une mosaïque de 1 600 m², à Anvers.

Luc Tuymans, Against the Day, Wiels Centre d'art contemporain, 354, avenue Van Volxem, Forest-Bruxelles. Du mercredi au samedi, de 12 heures à 19 heures ; dimanche de 11 heures à 18 heures. Fermé lundi et mardi. Jusqu'au 2 août.

Jean-Pierre Stroobants

Comentarios

Entradas populares