Arte: Alberto Giacometti, l'éblouissement dans la distance

Dès l'entrée, une surprise. "Ce n'est pas la bonne salle!", s'exclame une visiteuse. La Fondation Beyeler est en effet généreuse et propose plusieurs expositions, souvent en même temps. Et qui vient voir Alberto Giacometti et ses sculptures filiformes peut être déconcerté par des tableaux très colorés, presque fauves. Des oeuvres représentant des alpages, Versant ensoleillé avec chèvres et moutons, ou Une ascension du Piz Duan. Il s'agit pourtant de Giacometti: le premier tableau est de Giovanni (1868-1933), le père d'Alberto, et date de 1900. Le deuxième est d'Augusto (1877-1947), un cousin de Giovanni, et date de 1912.
Alberto naît entre les deux, en 1901. Fils de, cousin de, il est aussi le frère de Diego (1902-1985), qui inventera des meubles époustouflants, dont ces chaises malcommodes, mais si belles où se posent les clients de la buvette de la Fondation Maeght, à Saint-Paul de Vence. Il y en a une salle, chez Beyeler.

Mais le héros, c'est Alberto (1901-1966). Et, selon Suzanne Pagé, qui monta avec l'artiste Rémy Zaugg (encore un Suisse) et l'architecte Jean-François Bodin une exposition d'anthologie au Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 1991: "C'est la meilleure rétrospective qui pouvait être faite aujourd'hui!"

Qu'on en juge: 150 oeuvres, dont beaucoup rarement, voire jamais, montrées, malgré la multiplication des expositions ces derniers temps : l'une à Berlin, puis à Zurich, consacrée à l'influence de l'art égyptien sur l'artiste ; l'autre, à Genève, au Musée Rath ; une troisième, au Centre Georges-Pompidou en 2008, centrée sur les collections de la Fondation Giacometti de Paris. Cette dernière a prêté 20 oeuvres, son homologue de Zurich 35. Le reste provient de musées ou de collections privées. Et d'Ernst Beyeler lui-même. Le galeriste à l'origine de la fondation bâloise a eu en effet entre les mains plus de 300 Giacometti. Il en a conservé quelques-uns. Et il sait où sont les autres.

DESSIN OBSESSIONNEL

On conseillera aux visiteurs de tenter d'éviter les heures d'affluence. Car là, et là seulement, se révèle la logique d'un accrochage et d'une disposition des oeuvres qui font tout pour que la lumière naturelle permise par l'architecture de Renzo Piano, qui a conçu naguère la Fondation Beyeler, restitue au mieux la patine des bronzes, ou le dessin obsessionnel que Giacometti déploie dans ses tableaux. Là, se révèle le talent du sculpteur, mais aussi celui du commissaire de l'exposition, Ulf Küster. Avec le directeur de la fondation, Samuel Keller, il a poussé très loin le sens du détail : il n'y a pas plus délicat à "socler" qu'une oeuvre de Giacometti, et le résultat est ici époustouflant de simplicité et d'intelligence.

A l'image de l'oeuvre, qui a pourtant été accouchée, durant toute la carrière de Giacometti, dans la douleur. Même encouragé par sa famille, même passé par les meilleurs ateliers, dont celui de Bourdelle après son arrivée à Paris en janvier 1922, Giacometti a longtemps vécu dans une misère relative, dans un atelier pourri du 14e arrondissement. Des photographies, dont celles, lumineuses, de Denise Colomb, le montrent dans un costume de tweed trop grand, perdu dans une forêt de terre à modeler suintante d'humidité, dans un local aux murs lépreux, le regard lointain. Et pas seulement parce qu'il picolait sec.

Tous ses modèles en ont témoigné: Giacometti, sans cesse, remettait son travail en question. Au point que son dernier marchand, Aimé Maeght, n'avait trouvé comme seule solution pour lui éviter de reprendre son ouvrage en permanence que de lui proposer de le couler en bronze. A Giacometti, qui lui demandait de laquelle de ses sculptures il parlait, Maeght aurait répondu: " De toutes". Une rareté à l'époque. On y pensera devant Le Sculpteur, un tableau de Giovanni, qui montre son fils face au modèle. Il date de 1923.

A cette époque, Giacometti est pourtant en passe de devenir surréaliste. De faire des assemblages bizarres, parfois cochons, souvent ambigus, mais où le modèle n'a pas sa place. Ou alors en très gros plan. La focale, ce sera son obsession toute sa vie. A son père, qui s'énervait de le voir peindre des poires trop petites, alors qu'on apprend aux jeunes à emplir leur composition, et le rabrouait en lui disant : "Mais fais-les donc comme tu les vois !", Alberto aurait répondu qu'il les voyait effectivement de cette taille. Cette distance improbable entre son oeil et le modèle l'a hanté, de La Femme au chariot, dont les roues, réelles et fonctionnelles, lui permettaient de la réduire ou de l'augmenter à volonté, à ces Quatre figurines sur piédestal, dont une lettre au marchand new-yorkais Pierre Matisse nous apprend que leur proportion lui a été dictée par la distance, insurmontable, qui le séparait de la scène et des danseuses d'un cabaret qui l'avaient inspiré. Cette distance, ces distances, Ulf Küster a su les maintenir tout au long de son exposition. Raison de plus pour la voir quand il n'y a pas trop de monde. Ce qui n'est pas gagné.

"Giacometti", Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen (Suisse). Tél. : (00-41)-61-645-970. De 10 heures à 18 heures ; mercredi, jusqu'à 20 heures. Jusqu'au 11 octobre. Catalogue, éd. Hatje Cantz, 224 p., 68 CHF (45 €).

Harry Bellet

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