Música: La fabrique de la culture
Quand les comédiens s'approprient la musique
Ce 14 juillet, il y en a donc qui ne sont pas à la parade. Sur le plateau de l'Opéra Comédie, Natacha Régnier a très chaud : la climatisation est en panne et elle vient de rencontrer le beau Comte de Fersen au bal de l'Opéra. Une situation toute nouvelle pour la jeune femme, qui fut la cantatrice diaphane et suicidaire du Pont des Arts, le film d'Eugène Green. "On m'a proposé le rôle il y a très peu de temps, après que Sylvie Testud, qui avait un tournage, eut dû se désengager. Mais j'ai accepté tout de suite, car l'idée de travailler avec des musiciens m'a passionnée. Ma seule expérience jusqu'alors, en dehors des cours de chant que je prends, est une tournée avec le chanteur Yann Tiersen".
La voix comme instrument
Nimbée d'or dans des décors baroques, sur fond de ciel pommelé, Natacha Régnier est en tee-shirt et jupon blanc. Elle écoute, pensive, la mezzo Stéphanie d'Oustrac interpréter l'air de la Didon de Piccinni "Ah, je fus bien inspirée quand je vous reçus à la cour", que la reine amoureuse chantait à Fersen. Pas de répétition en revanche pour Emmanuelle Laborit au Théâtre des Treize-Vents. Bien que "sourde profonde, complètement bouchée", la petite-fille du chirurgien et neurobiologiste Henri Laborit entretient avec la musique un rapport particulier, grâce à des parents qui l'ont toujours emmenée au concert. "La musique fait partie de ma vie. J'en écoute chez moi, non sans gêner parfois mes voisins car je mets les basses très fort. Et je préfère à tout les percussions africaines", précise-t-elle. Ce qui la déconcerte dans Parole perdue n'est pas le fait de ne pas entendre la musique de Daniel Teruggi ou la voix disparue de Guillaume Depardieu. C'est, "pour la première fois, de devoir jouer sans texte un rôle complètement muet" et de devoir faire avec sa "musique intérieure".
Gérard Depardieu et Fanny Ardant n'arriveront à Montpellier que l'avant-veille de la première de La Haine. A l'inverse de Natacha Régnier, ils sont tous deux des comédiens rompus à l'exercice du récitant. A Montpellier, Depardieu s'est notamment produit en 2002 dans la fable lyrique de Zoltan Kodaly, Hary Janos, mise en espace par son ami Jean-Paul Scarpitta. Il incarnait une sorte de Tartarin de Tarascon d'Europe centrale au soir de sa vie. Pour lui, la musique est déjà dans les mots. "Je suis un privilégié car j'ai réappris les mots comme des notes, après avoir perdu, jeune, l'usage de la parole, explique-t-il. Je suis tombé amoureux de la déclamation, qui est prise pour du cabotinage par les ignorants. Avec un orchestre, on est dans la situation de déclamer".
Depardieu connaît le pouvoir de sa voix, dont il joue, précisément, comme d'un instrument. "Ma musique est cet air qui sort de ma bouche, qui joue avec la respiration, le rythme, le silence." S'il écoute naturellement peu de musique - "cela me blesse trop" -, sa pratique de récitant lui a appris une vertu "rare chez un acteur": écouter.
Fanny Ardant, au contraire, a toujours vécu avec la musique - supplément d'âme et recherche de l'absolu. Ce n'est pas par hasard qu'elle a joué au théâtre le rôle de Maria Callas dans Master Class, mis en scène par Roman Polanski en 1997, avant de tourner, en 2002, Callas for Ever sous la direction de Franco Zeffirelli. "Bien avant d'être actrice, j'écoutais Callas, raconte Fanny Ardant. Avec la musique, je suis comme une barbare. Je la consomme comme une drogue, un paradis artificiel. Elle m'a aidée à vivre en me donnant les certitudes qui font qu'on se lève tous les matins".
Pour autant, elle n'a pas quitté ce "mélange de fureur et de joie" de son rapport à la musique. Elle a appris le piano pour jouer Bach, "parce que Bach, même massacré par moi, c'est toujours Bach", mais a eu peur de Debussy. Elle aime les musiciens, des acteurs "avec quelque chose en plus", selon elle. Dans L'Histoire du soldat, de Stravinsky ou Jeanne au bûcher, d'Honegger, ce qui l'a passionnée a été "de devenir un instrument parmi d'autres, d'être disponible dans la modestie. D'être tout simplement au milieu, avec tous ces instruments qui vous rentrent dans le ventre".
Retour du Festival de Baalbek, au Liban, où elle vient de jouer des monologues de Phèdre et de Médée en compagnie de la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton, Fanny Ardant évoque le rendez-vous qu'elle poursuit avec Gérard Depardieu depuis 1981 et La Femme d'à côté, de François Truffaut. Elle sait qu'il lui accordera, comme toujours, ces moments d'"intensification de la vie", qui, pour elle, sont plus précieux que la vie même.
Festival de Radio France et Montpellier
Le 19 juillet, de 8 € à 37 €. Les 20 et 22 juillet, entrée libre. Les 29 et 30 juillet, de 22 € à 48 €.
Marie-Aude Roux


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