Arte: Monaco, terre d'accueil de la vie artistique russe d'avant la Révolution

Monaco, envoyé spécial

Les Russes sont les héros de Monaco. Ceux dont les yachts emplissent le port de la Principauté, bien sûr, mais aussi leurs lointains devanciers, des empereurs, et un mythe. Soit les Romanov et Serge Diaghilev (1872-1929), célébrés dans deux expositions surprenantes : le "Etonne-moi !" lancé par Diaghilev à Cocteau prend ici tout son sens.

C'était le temps où la Russie élisait ses tsars. En 1613, une assemblée choisit Michel Romanov, alors âgé de 16 ans, qui prend la tête d'un pays dévasté, par les Polonais notamment, qui ont occupé Moscou. Il sera le fondateur d'une dynastie, les Romanov, qui ne disparaîtra qu'avec la révolution de 1917. Il sera aussi l'initiateur d'un goût russe, encourageant une architecture et des arts décoratifs nationaux, pour mieux asseoir son pouvoir et unifier son pays. Il s'appuie enfin sur l'Eglise, d'autant plus volontiers que son père, Féodor, en est le patriarche.

Moscou est, après Byzance, la troisième Rome, et Michel Romanov se pose en successeur des empereurs de Constantinople. Aussi n'est-il pas étonnant qu'y ait perduré l'art de l'icône. Et de sa présentation sur un véritable mur d'images, l'iconostase.

Celle montrée au Grimaldi Forum de Monaco date du XVIIe siècle, mais bien malin qui pourrait l'affirmer par des arguments stylistiques, tant la tradition a figé le genre dans un registre intemporel. On pourrait en dire autant du rituel des cérémonies de couronnement des tsars qui empruntent aussi à la tradition byzantine et se dérouleront dans une pompe quasi inchangée pendant trois cents ans. Laquelle provoquait une hécatombe dans les populations d'hermines de Sibérie, à en juger par la splendeur des manteaux exposés.

Splendeur et démesure, affirmées par une scénographie qui ne fait pas dans la sobriété. Les Monégasques, semble-t-il, partagent le "penchant marqué du peuple russe pour l'ornementation et les couleurs éclatantes", tel que le définit dans le catalogue Tatiana Sizova, conservatrice au Musée historique d'Etat de Moscou, l'un des principaux prêteurs de l'exposition.

Dans ce décor surchargé, on poussera un soupir devant le délire d'ébéniste d'un mobilier qui témoigne d'un style baroque poussé dans ses derniers retranchements, d'un rococo qui perdure durant tout le XIXe siècle, encouragé, entre autres, par l'impératrice Maria Fedorovna. On en poussera un second devant les célèbres créations de Carl Fabergé : des oeufs, qui reprennent la tradition des matriochkas, les fameuses poupées russes. "Le premier oeuf impérial était d'or émaillé blanc, écrit Brigitte de Monclos, la commissaire de l'exposition. On l'ouvrait, il y avait un jaune ; on ouvrait le jaune, il y avait une poule ; on ouvrait la poule, il y avait une couronne du sacre ; on ouvrait la couronne, il y avait un oeuf en rubis."

Ce luxe inouï et pesant des Romanov, qui ne prendra fin qu'avec la révolution de 1917, est aussi documenté par les photographies d'un Suisse, Pierre Gilliard (1879-1962), qui fut le précepteur des cinq enfants du couple impérial. Arrivé à Saint-Pétersbourg en 1904, il se dit alors révolté par la misère de la population et tente de faire prendre conscience à l'héritier du trône des réalités vécues par son peuple. Les soviets rendront de manière expéditive son enseignement caduc.

Reste la peinture, qui suit pour l'essentiel une tendance inverse à celle des arts décoratifs. Le groupe des "ambulants" pratique, à la fin du XIXe siècle, un réalisme solide qui, pour n'en être pas encore socialiste, ne s'intéresse pas moins à des sujets populaires, comme le Joueur à l'orgue de barbarie peint en 1879 par Makovski. Il faut attendre Vroubel pour voir un symbolisme souvent délirant envahir les toiles. Une tendance soutenue, comme d'ailleurs les formes nouvelles des Larionov, Gontcharova ou Malevitch, par la revue Mir iskousstva ("le monde de l'art"), fondée par Serge Diaghilev.

Pour ce dernier, il faut traverser l'avenue Princesse-Grace et passer du Grimaldi Forum à la Villa Sauber, qui abrite l'exposition consacrée au créateur des célèbres Ballet russes.

Au début du XXe siècle, Diaghilev tente de promouvoir l'art russe en Occident. Il organise des expositions et des concerts à Paris, avant de créer ses Ballets, dont la première saison a lieu en 1909 au Théâtre du Châtelet. Pendant vingt ans, il fera travailler les meilleurs artistes de son temps : Bakst, Picasso, Braque, Derain, De Chirico, Matisse, Larionov, Gontcharova, Sonia Delaunay ou Gabo et Pevsner pour les décors et les costumes ; Lifar, Massine, Nijinsky, Balanchine, Trefilova, Kchessinskaïa ou Karsavina pour la danse et la chorégraphie ; Moussorgski, Stravinsky, Rimski-Korsakov, Debussy, Prokofiev, Satie ou Poulenc pour la musique, sans compter la première chance accordée en juin 1929 à un tout jeune chef d'orchestre, Igor Markevitch.

Qui dit mieux ? Monaco accueille les Ballets russes dès 1911, leur fournissant une base permanente. Elle les célèbre aujourd'hui, et c'est l'une des plus belles et instructives expositions de l'été.

"Moscou, splendeur des Romanov", Grimaldi Forum, 10, avenue Princesse-Grace, Monaco.

Jusqu'au 13 septembre, de 10 heures à 20 heures. 10 €.

Catalogue, éditions Skira, 322 p., 39 €.

"Etonne-moi ! Serge Diaghilev et les Ballets russes".

Villa Sauber, 17, avenue Princesse-Grace, Monaco.

Jusqu'au 27 septembre. De 10 heures à 19 heures. 6 €. L'exposition sera aussi présentée à la Galerie Tretiakov de Moscou du 27 octobre 2009 au 25 janvier 2010.

Catalogue, éditions Skira, 320 p., 39 €

Harry Bellet

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