Arte: A Niigata, 300 km carrés d'art par monts et par vaux

Région de Niigata (Japon) Envoyée spéciale

Des rizières vert pomme en terrasse, une odeur de bois précieux enfumé, des cris de grillons dans les pins, un taux d'humidité et une température qui font passer les onsen (bains chauds) pour une douche froide... Tels sont les figurants de la Triennale d'Echigo-Tsumari, qui a lieu pour la quatrième fois au centre du Japon, dans la région de Niigata. Et ses acteurs principaux? Quelque 200 artistes, Japonais ou internationaux. Dispersés au coeur des vallées et des monts, ils s'emparent de plus de 300 km2.

Il faut compter trois bons jours de bus ou de voiture - si l'on sait conduire à gauche - pour arpenter une petite partie de l'ensemble : en tout, cet été, 360 oeuvres sont à découvrir. Parmi elles, quelque 200 sont permanentes, souvenirs des dernières triennales passées à la postérité, et ouvertes au public entre les deux éditions.

Ici, la neige tombe huit mois par an, submergeant les rares maisons sous 3 mètres de blancheur. L'été, la nature prend sa revanche. La végétation déploie mille verts. Les libellules sont grandes comme la main, et les lucioles y trouvent un de leurs rares refuges. Quant aux tremblements de terre, ils sont aussi fréquents que violents. Bref, la région est sinistrée, et perd peu à peu sa population. C'est pour tenter un dernier recours que Fram Kitagawa, commissaire d'exposition et créateur de la galerie Artfront à Tokyo, a eu l'idée de la revitaliser par le biais de l'art contemporain.

Au début, les habitants l'ont regardé d'un oeil sceptique. Mais la présence des artistes les a bientôt séduits. "Quand nous sommes arrivés, les vieux étaient désespérés : persuadés que leurs enfants ne reviendraient dans la région que pour assister à leurs funérailles. Aujourd'hui, ils ont retrouvé de l'espoir". Notamment grâce aux artistes qui s'efforcent de travailler pour le bien-être de la communauté: créant un jardin pour enfants, une aire de pique-nique, un restaurant; revitalisant les techniques, ancestrales mais oubliées, de la céramique ou de la soie ; tentant de mettre en valeur le riz produit par ce lieu magique, un fin du fin qui finit jusqu'à présent dans des mélanges de supermarché... Arpentée par quelque 300 000 visiteurs, qui remplissent consciencieusement à chaque étape leur "passeport" de tampons prouvant leur passage, la Triennale d'Echigo-Tsumari n'évite pas la piètre peinture locale et les étals de bols en raku.

TOILE D'ARAIGNÉE DE RESSORTS

Mais elle offre aussi la possibilité de dormir au coeur d'une oeuvre de James Turrell: une maison d'hôte transformée par l'artiste américain en boîte à lumière, avec un toit ouvrant permettant de contempler les cieux changeants. On peut aussi se lover au sein d'une maison redessinée par Marina Abramovic, avec tous ces cristaux, dont la grande dame new age de la performance a fait ses alliés.

A mille lieues du cube blanc de l'art contemporain, un tel contexte ne manque pas d'inspirer les artistes. Christian Boltanski a offert à une école désaffectée une de ses plus grandes installations au monde : ampoules flottant au vent de ventilateurs posés sur un parterre de paille, catafalques de drap blanc sertis de néons, lumière palpitant au rythme cardiaque... On croirait visiter la tombe de nos illusions contemporaines, et le coeur bat drôlement dans ses méandres : on peut le vérifier à la sortie, quand l'artiste propose aux visiteurs d'enregistrer ses battements pour sa banque de données mondiale.

Mais c'est le secret des maisons vides, avec leurs nobles structures de bois et leur âme aux parfums envoûtants, qui offre le plus bel abri aux artistes. En quatre éditions, la Triennale a sauvé et restauré une cinquantaine de ces bijoux d'architecture vernaculaire. "Ici, les artistes travaillent avec le temps, la mémoire, et ils en sont heureux, car cela leur permet de renouveler leur inspiration", résume M. Kitagawa. La preuve avec Claude Lévêque (représentant la France à la Biennale de Venise), qui s'est servi des instruments de paysan pour façonner un univers très "lévêquien", qui tourne en boucle et palpite à la faveur de lumières rouges, de sons bizarres et de vapeur semblable à celle qui monte, ici, de la montagne, au petit matin. La preuve aussi avec Anthony Gormley: ce Britannique, qui a renouvelé la sculpture en son pays, a réalisé ici un chef-d'oeuvre. Sous une charpente sombre, il a tiré des ressorts par centaines. Ensemble, ils forment une toile d'araignée envahissante, dans laquelle le corps peut tout juste se faufiler.

Parenthèse dans le temps

Même réussite chez la Canadienne Janet Cardiff. Sur une maison pauvrette, le soleil brille. Mais dès qu'on entre dans une des salles, un orage se met à gronder. Lointain tout d'abord, avec sa brise et quelques gouttes. Puis violent, juste au-dessus de nos têtes. Le faux plafond se met à fuir, les fenêtres sont assaillies de pluie. Puis l'orage s'éloigne, et l'on ressort sous le soleil, persuadé d'avoir ouvert une parenthèse dans le temps.

Echigo-Tsumari n'a pas d'équivalent au monde, mais de plus en plus d'émules: elle a notamment servi de modèle à la biennale Estuaire qui, de Nantes à Saint-Nazaire, tente, elle aussi, de mettre en valeur un territoire négligé. Et elle fera un petit l'été 2010 au Japon, avec le festival Setouchi, dispersé sur les îles autour de Naoshima, aux fameux musées et oeuvres en plein air. Une nouvelle fois, le concepteur d'Echigo-Tsumari tentera de revitaliser ces terres méprisées. Quoi de plus vivifiant, après l'art des montagnes, que l'art de la mer?

Triennale d'Echigo-Tsumari, région de Niigata (Japon). Jusqu'au 13 septembre. www.echigo-tsumari.jp/2009en/

Emmanuelle Lequeux

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